Rue du temps qui passe

 

 

        On est tous de quelque part et sans nostalgie aucune on aime à se souvenir des endroits qui nous ont vu grandir.

 

 

 

        Rue du temps qui passe

 


     C'est une rue banale, ni fière ni prétentieuse,
     Même pas assez large pour qu'y passent deux voitures.
     Cent mètres à peine de long en étirant le pas,
     Inclinée par respect vers la place de l'église.


      Non par coquetterie mais parce qu'elle est très pieuse
      Puisqu'elle tire son nom d'un homme de droiture,
      Patron des voyageurs dont il guide le pas
      Depuis qu'à son épaule il tint un dieu d'église.


      Très animée le jour et la nuit pas anxieuse,
      Elle roule les eaux que sanglotent les toitures
      De ce ciel souvent gris d'un éternel trépas
      Qui voit dans les néons comme autant de balises.


       Si la rue est vivante c'est qu'elle est commerçante,
       Animée de chalands serrant dans leurs filets
       Des vivres que les commères, à langue et vue perçantes,
       Commenteront tôt ou tard en serrant leurs gilets.


       Dès passée la maison qui dresse angle à la rue,
       Une épicerie modeste jouxte la blanchisserie,
       Tandis que face à elles, ténébreuse et ventrue,
        La pension de famille vomit parfois des cris.


       Si l'on remonte encore, après la crémerie,
       On trouve un charcutier et encore un boucher
       Pas vraiment concurrent de l'autre boucherie
       Puisque c'est du cheval qu'il vend en viande hachée.


       En tout temps de l'année, oeuvre le cordonnier
       A l'échoppe menue riche des relents de cuir,
       Tandis qu'un peu plus haut celle du poissonnier
        Recèle des odeurs qui donnent envie de fuir.


        Puis, avant que la rue ne se heurte au lycée
        Monte l'odeur du pain, pétri et cuit au four,
        Et des croissants dorés et des brioches plissées
        Que l'on sert tout chauds au bar du carrefour.


        Au long de la journée, tout le monde s'y mélange,
        S'interpelle joyeux car chacun se connaît
        Et les paroles aimables que souvent l'on échange
        Se mêlent au son clair des pièces de monnaie.


        C'est l'ouïe précautionneuse que du neuf on s'enquiert,
        Des résultats scolaires, de la marche des affaires,
        Car tous ceux de la rue, Dieu sait qu'ils en sont fiers,
        Savent que cet endroit est le lieu qu'ils préfèrent.


        Ces souvenirs désormais, de bruits et de senteurs,
        De bêtes que l'on découpe, de poissons qu'on étripe,
        Ne vivent que dans ma tête, en libre apesanteur,
        Comme autant de bulles d'air rêvant qu'on les aggripe.


        Qu'importe le dessein de tous les promoteurs
        Et leur folie de rêves soi-disant en couleurs
        Qu'ils construisent à grand bruit à coups de bulldozer,
        La rue de mon enfance vit toujours dans mon coeur.




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