Sale plan

         Un texte très particulier. Un peu féministe dans sa conception mais encore une fois les apparences peuvent se révéler trompeuses. Pas facile à écrire, je le concède. Il est parfois dur de s'investir dans des rôles dont on se sent très loin.

 

                                        Sale plan

 

 

    L'été. La Provence. Le soleil. La plage. Tous ingrédients subtilement mariés pour un sublime cocktail de vacances. Serge s'ennuie pourtant. Regarde s'effilocher un à un chacun de ses vingt jours de congé, incapable de jouir pleinement d'un séjour qu'il a lui même initié. Un bon tiers déjà consumé sans avoir réellement profité du temps de repos offert. Serge sait cependant pour quelle raison il s'ennuie ainsi : il est seul. Désespérément seul. Depuis longtemps. Depuis toujours.
    Bien qu'à la vérité il ne soit pas complètement seul depuis toujours. A rien de fêter son vingt-septième anniversaire, il a déjà connu plusieurs expériences amoureuses. Mais n'a jamais partagé la vie d'une femme au quotidien. Non que Serge soit plus disgracieux qu'un autre, il navigue dans ce que l'on a coutume de qualifier une douce moyenne, mais parce que chaque fille qu'il a fréquentée s'est très rapidement aperçue d'une chose : sous des regards bonhommes, Serge à l'esprit tordu, aussi noueux que le vieux cep d'une vigne vouée à l'arrachage.

    Serge s'ennuie donc. Un peu moins toutefois qu'hier. Et encore moins que l'avant-veille. Car aujourd'hui, Serge guette. La tête distendue à s'en faire gémir les cervicales, il épie l'endroit où le petit sentier sablonneux vient mourir sur la plage. Une mince bande de terre sans prétention, semblable à des dizaines d'autres. De ces héros résistants à l'impitoyable et sauvage urbanisation balnéaire par lesquels arrivent et repartent les fervents de plage adeptes du bronzage, de la baignade et du farniente.
    Serge aujourd'hui guette l'arrivée d'une femme. Voilà trois jours de suite qu'elle vient. Logique qu'elle revienne. Une jolie fille. Un rien plus vieille que lui. Qui ne vient pas seule toutefois : un enfant de cinq ou six ans l'accompagne. Un enfant trisomique.

    Serge en a déduit qu'elle vivait seule. Si tel n'était pas le cas, pourquoi son compagnon s'attacherait-il à demeurer invisible? Et puis, en analysant bien : quel père s'attarderait auprès d'un môme trisomique? s'est-il permis de penser, preuve irréfutable qu'il a l'esprit tordu. Serge ne songe pas au mariage bien sûr, juste à se divertir. Il est en vacances, non! Cette inconnue aux rondeurs douces à regarder et au visage fin dans lequel l'enfance souffre à céder le pas constitue une proie de choix pour lui. Avec le gamin qu'elle remorque à ses basques, peu d'hommes se risqueraient à lui conter fleurette.
    Serge, lui, n'est pas à ça près. Il appréhende de rentrer dans sa banlieue lyonnaise avec dans la bouche le goût amer des vacances ratées... sur le plan aventures s'entend. Il est cependant un grand timide, assez maladroit dans ses approches amoureuses... très gauche même. Il peine en général à trouver le biais et le courage pour aborder les jeunes femmes. De manière intelligente et intelligible, cela va de soi.


    Hier soir toutefois, tandis qu'il tournait et retournait dans son lit d'hôtel et dans sa tête un plan drague digne de considération, une idée de génie lui est apparue. Une idée dont la mer, roulant quelques vagues d'une douce colère cet après-midi, aide au dessein. Sans doute malgré elle. On ne saurait soupçonner la mer de mauvaises intentions.

    Depuis qu'il est arrivé à la plage, Serge guette donc l'arrivée de la jeune femme. Il a établi son camp en occupant une position stratégique au centre géométrique de la petite plage qui épouse la crique où la mer s'en vient faire la gros dos. Ces trois derniers jours, la jeune mère a installé son parasol et ses serviettes à peu près à l'endroit où il se trouve. Serge a beau posséder un esprit tordu, cela ne le dispense pas d'être doté d'un sens certain de l'observation; il a bien remarqué que tous les gens, à de très rares exceptions près, se réinstallent là où ils se trouvaient la veille et d'où ils ne déménageront pas de toutes les vacances à moins que quelqu'un ne commette l'affreux sacrilège de leur dérober une place qu'ils considèrent comme acquise de droit.


    Serge roula de côté pour soulager ses cervicales soumises à rude épreuve. Au bord de l'eau, trois jeunes adolescents s'amusaient à chevaucher les vagues sur leurs planches en plastique. Il les regarda glisser dans la mousse écumeuse. Leurs sourires trahissaient le plaisir qu'ils prenaient à descendre au long des vagues dont la hauteur ne dépassait certes pas cinquante centimètres mais dont la puissance était avérée. Ils paraissaient tant s'amuser que Serge les envia un instant avant de se consoler en se disant que ces jeux n'étaient plus de son âge et que de toute façon il n'adorait pas le contact de l'eau... à l'instar de tous les gens qui ne savent pas nager.
    Lorsqu'il se retourna pour reprendre sa faction, il tressaillit. Puis jura à mi-voix, en colère contre lui même. Du temps, si bref soit-il, où il s'était laissé distraire par les trois jeunes gens, elle était arrivée. Et se tenait à une dizaine de mètres de lui, l'enfant sagement immobile à ses côtés. Le dos tourné à lui, elle disposait une natte sur le sable sans plier les jambes. Cette position mettait ses fesses en saillie. Des fesses rebondies et fermes qu'un maillot de bain minimaliste mettait en valeur en en révélant plus de surface que la morale ne l'eût autrefois permis.

    Serge tressaillit et déglutit. Qu'il lui serait plaisant de laisser glisser sa main sur cette partie anatomique dont le galbe permettait de qualifier la jeune femme de beauté callipyge. S'il se débrouillait bien, et si son plan s'articulait sur le canevas qu'il s'était mentalement dessiné, pareille éventualité se peignait couleur crédible.


    La jeune femme se redressa. Serge détourna vivement les yeux. Il ne souhaitait pas qu'elle s'aperçoive qu'il l'observait. Pour que fonctionne ce qu'il avait élaboré dans le tortueux de son esprit il lui semblait préférable que son visage demeurât inconnu.
    Il risqua à nouveau un oeil sous son bras replié. Elle ôtait à présent un à un les vêtements de son enfant. Tee-shirt, short et sandales. Serge le jugea mou comme une chique, idiot à un point très grave. Le stade précédant de justesse le légume dans l'espèce humaine.
    L'espace d'un instant, très bref, celui d'une souffrance fulgurante, Serge imagina que le destin, dans un délire futur, ait l'outrecuidance de lui confier la paternité d'un tel enfant. Il éluda très vite pareille torture. Le fait que la jeune femme soit seule corroborait ce qu'il avait pensé dès l'instant où il l'avait vue : le père avait dû se barrer, et en courant en plus!... rien ne l'empêcherait d'en faire autant si le destin se plaisait à jouer au con.

La jeune femme prit l'enfant par la main et se mit à marcher en direction de la mer. Celui-ci la suivit, docile, presque indolent, de sa démarche un peu pataude en total décalage avec celle qu'aurait dû être celle d'un enfant de son âge. Serge se permit de se redresser. De dos, elle ne pouvait le voir. Il l'observa à son aise. Elle valait bien le coup de son plan. Aucun reproche à adresser au modelé de son corps. Quant au fait qu'elle déambulât seins nus, Serge n'y décela qu'une certaine liberté d'esprit, tout à fait propice au tour charnel qu'il désirait faire prendre à leur rencontre.


    Peu de gens se risquaient à la baignade malgré un soleil sincère et peu avare de sa chaleur. La faute sans doute à la fraîcheur de l'eau, le mistral avait fait le fou les jours précédents, et aux quelques vagues qui devaient en incommoder plus d'un.
    La jeune femme trempa un pied dans l'eau. Serge crut voir ses lèvres dessiner une légère grimace. Elle s'avança cependant plus avant dans l'eau en donnant le sentiment d'y entraîner son fils, plus réticent qu'elle en apparence.

    Serge s'autorisa la position assise. La jeune femme et l'enfant se trouvaient à une trentaine de mètres de lui, il pouvait se permettre désormais de la détailler à l'envi, certain d'être devenu anonyme, entouré qu'il était par des dizaines de personnes.
    La jeune femme s'efforçait patiemment d'entraîner son fils plus avant dans la mer. Celui-ci ne portait pas de brassards et semblait trop jeune pour savoir nager. Serge avait parfaitement intégré ces données en élaborant son plan.

    Les vagues, au plus fort de leur modeste crête, flirtaient avec la poitrine de la jeune femme. Serge imagina les tétons durcis par le contact froid de l'eau. Cela éveilla en lui une soudaine impatience. L'enfant devait à présent sauter, aidé par sa mère, pour ne pas être submergé à chaque vague. Serge espéra que la jeune femme ne varie en rien dans sa façon de faire des jours précedents. De cela dépendait le bon déroulement de ce qu'il avait imaginé.

    Le temps glissait, silencieux, épluchait patiemment ses minutes. La jeune femme s'était laissée redescendre par les vagues. L'eau ne l'atteignait plus désormais qu'à la taille. Son fils paraissait continuer à subir, n'éprouver ni joie ni plaisir à se trouver dans l'eau. Serge maintenait sa veille, plein d'espoir; il pressentait que ce serait maintenant ou jamais. Il n'y avait aucune raison pour que la mère ne reproduise pas ce qu'elle avait déjà fait la veille et l'avant-veille.


    Comme si quelque chose s'était transmis dans l'air, la jeune femme se pencha vers son enfant, lui dit quelques mots à l'oreille en ponctuant de l'index de la main droite tendu ce qui s'apparentait fort à des recommandations. Serge comprit que ce serait bientôt à lui de jouer.
    Tout en regardant son fils, la jeune femme s'éloigna à reculons vers le large. Planté comme une piquet à moules, l'enfant ne bougeait pas d'un poil. Les vagues mouraient sur lui en marmonnant leur sempiternelle chansonnette. Elles ne le submergeaient pas, se contentaient de lui lécher le menton de leur écume mousseuse. Serge ramena ses jambes sous lui, prêt à se soulever.

    Après un ultime geste en direction de son fils (ordre, salut?), la jeune femme piqua tête la première dans une vague prête à moutonner et commença à nager en direction du large. Serge se mit aussitôt à compter mentalement. Cinquante. Un bon chiffre. C'est ce qu'il s'accordait de répit avant de passer à la phase active de son plan. Choix arbitraire. La majorité l'est.


    Serge se redresse. Pousse sur se jambes. Grimace. Les premiers pas sont un peu douloureux, la faute à ses membres ankylosés. Devant lui, la mer. Dix mètres à peine. L'enfant au triple de la distance. Qui n'a pas esquissé un mouvement depuis que sa mère est partie.
    Serge lâche un rictus de dégoût. L'eau est fraîche. A rien d'être froide. Une vague lui lèche le bas-ventre, le fait frissonner. L'enfant est face à lui. Deux, trois mètres. Pas plus. Serge se retourne, jette un rapide regard autour de lui. Personne ne semble s'intéresser à lui. Il reporte son attention sur la mer. Loin, très loin lui paraît-il, la jeune femme continue de nager. L'instant est propice, magique.
    Serge franchit en deux enjambées la distance qui le sépare de l'enfant. Réprimant avec peine un sentiment de répulsion, il le saisit par la taille, le fait pivoter afin d'amener son visage vers le sien. Les gros yeux globuleux du petit garçon le fixent sans le voir, n'expriment rien. Serge se met à avancer en direction du large.

    L'eau lui arrive aux épaules. Dans ses bras, l'enfant demeure inerte, hagard. Serge frissonne. Guette en tremblant moitié de froid le moment où la jeune femme cessera de nager pour regarder vers la côte, manière de vérifier si son enfant est demeuré sage. Et surtout immobile. Cet instant semble crucial dans l'esprit tourmenté de Serge.
    Au long d'un temps qui lui paraît interminable, la jeune femme cesse ses mouvements de bras. Sa tête redevient comme un bouchon de pêche flottant au loin à la surface de la mer. Serge se met aussitôt à agiter le bras dans sa direction en déguisant son visage d'un masque d'effroi. Luxe inutile tant la distance qui les sépare patine leurs visages d'inexpressif .


- Je ne sais comment vous remercier!, répéta une fois de plus la jeune mère.
- Tout le monde aurait fait comme moi, répondit Serge d'une voix modeste tandis que le fil vicieux de ses pensées lui chuchotait une merveilleuse méthode pour lui témoigner de la gratitude.
- Sans vous, j'aurais perdu mon petit garçon, dit-elle en serrant son fils enveloppé d'une serviette de bains dans ses bras.
- C'est vrai que si je n'avais pas regardé dans sa direction, qui sait ce qu'il aurait pu advenir de lui, mentit Serge avec un aplomb éhonté.
- Il ne bouge pourtant jamais d'habitude... je ne comprends pas, se plaignit-elle en réprimant une larme.

    Serge se retint de rire. Il n'éprouvait aucun sentiment dramatique, et pour cause, face à la situation. Il en était pour l'heure à évaluer, jauger, apprécier, les formes fermes et raisonnablement généreuses de la jeune femme. Le moment de l'estocade semblait échu.
- Cela vous tenterait de boire un petit quelque chose à la buvette pour nous remettre de nos émotions?, proposa Serge.
     La jeune femme le regarda d'un air tout à la fois surpris et contrarié.
- Non, franchement... pas maintenant... je vais rentrer... ces émotions m'ont un petit peu bouleversée... et le pauvre petit chéri aussi, ajouta-t-elle en caressant la joue de son fils. Demain, plutôt... , proposa-t-elle.

    Cinq minutes plus tard, Serge serra la main de la jeune femme en s'efforçant de mettre dans son geste tout le sentiment amoureux qu'il se sentait prêt à éprouver. Difficile tentative s'il en est!
- A demain alors!, dit-il tout en pensant : "Mon petit Serge, je crois bien que c'est dans la poche, elle t'est tellement reconnaissante que, demain soir, il serait surprenant qu'elle dorme seule!".
- Entendu, lui répondit-elle. Le premier arrivé réserve la place pour l'autre, ajouta-t-elle tout en pensant : "Quel idiot! Dire que si cet abruti ne s'était pas précipité pour sauver l'autre boulet de la noyade, j'aurais pu quitter Jacques dès ce soir. Demain, c'est décidé, je change de plage!".

 

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Commentaires (1)

1. 19/02/2010

On se demande lequel des deux est le pire : le pitoyable séducteur ou la mère indigne ? Je pressentais quelque chose du côté de la mère, mais rien d'aussi radical que ce désamour total pour son enfant !

Bises,

Sandra

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