Sadisme

         Un texte primé dans un concours national. Et encore une fois la preuve que les apparences s'ingénient parfois à se montrer trompeuses. Lecture parfois difficile ce qui explique pourquoi cette nouvelle ne plaît pas à tout le monde.

                                  

 

                                          Sadisme

 

 

     Un tableau, magma contemporain de formes géométriques, projetait la seule et unique tache de couleurs sur les murs blancs de la pièce. Au travers de la fenêtre, masquée par des rideaux, on devinait la nuit. Pas un meuble, pas un tapis sur le parquet qui griffait le sol en diagonale. Seul un radiateur sous la fenêtre brisait le caractère uniforme et spartiate de la pièce.
     Une femme nue y était menottée par la main droite. Retenue prisonnière au niveau du thermostat. Le dos appuyé contre le radiateur, elle lançait un regard effrayé vers le centre de la pièce. Tout dans son attitude reflétait une terreur à rien de la panique. Son bras gauche masquait ses seins et ses jambes repliées contre son abdomen tentaient de protéger son ventre dévoilé. Deux longues traînées de mascara marbraient de noir son visage marqué par la peur où les larmes s'étaient taries.

     Elle était certainement belle mais son corps en soumission et l'angoisse sur son visage la rendaient avilie et provoquaient plus la pitié que l'envie. Ses yeux sombres imploraient, hurlaient pour que cesse le cauchemar. Sa bouche tuméfiée par quelque coup reçu demeurait close, lèvres affaissées sur un rictus défait, comme si elle avait déjà compris que les mots seraient vains et qu'aucune parole ne ramènerait son tortionnaire à la raison. Dans la jungle de sa chevelure claire en désordre une barrette en forme de papillon pendait, tête en bas, symbole explicite d'un vol interrompu.
     Hors le souci constant de protéger la vérité nue et criante de son corps sans doute aurait-elle tenté de mettre de l'ordre dans sa mise. Mais cette idée ne l'effleurait même pas. Jamais elle ne quitterait du regard celui qui lui faisait face. Jamais.

     L'homme, contraste assassin, ne révélait pas une once de peau. Entièrement vêtu de cuir noir. Symbole phallique du Mal dans toute sa "splendeur" face à la candide fragilité de la femme nue. Un combat entre le blanc et le noir. Un combat de toujours. Un combat perdu d'avance.
     Tout dans l'arrogance de son attitude laissait imaginer le pire, sa volonté de nuire, son désir assassin. Il se dressait, pieds campés au sol, jambes légèrement écartées, torse bombé et volontairement dominateur. Peut-être n'était-ce qu'une impression conférée par ses vêtements mais il dégageait un terrible sentiment de puissance, d'invulnérabilité.
     Ses bottes épousaient un pantalon moulant recouvert à la taille par un blouson de motard. Sa tête disparaissait sous une cagoule moulante dissimulant sa chevelure. Ses mains, pourvues de gants ornés de piques en métal brillant, complétaient son allure d'Ange du Mal. Son bras droit levé sur un geste menaçant brandissait un martinet aux lanières tressées.

     "Non!, songea-t-IL, trop caricatural! Pas d'abus de clichés. Et puis, pas assez impressionnant. Il ne s'agissait pas d'un jeu, au goût certes discutable, entre adultes consentants. Ne tombons pas dans la mièvrerie!"
     IL remplaça le martinet par un crochet de boucher à la pointe effilée serti sur un cylindre de bois. La tige métallique jaillissait entre le majeur et l'annulaire vers son cruel point d'interrogation.

     Instantanément, le regard de la femme prit une nouvelle dimension. La crainte se muait en panique, comme si elle anticipait déjà toutes les souffrances que pourrait infliger à son corps ce féroce crochet. Comme si elle ressentait déjà l'horreur de sa chair fouaillée par cet appendice barbare. Les deux traînées de rimmel sur ses joues figuraient déjà les filets de sang à venir.

     IL se félicita de cette nouvelle dimension. La femme semblait parfaitement horrifiée et angoissée. Tout à fait comme IL le souhaitait. La terreur dans son regard frôlait la perfection. Donnait de manière indéniable la sensation de quelqu'un confronté à un devenir cruel. A très brève échéance. Un devenir mortel.

     D'autant que la main gauche de l'homme, d'une manière faussement négligée, serrait au bout du bras ballant le long de son corps, pointe dirigée vers le sol parqueté, une dague à la lame très fine dont l'acier accrochait un rai de lumière tombant certainement d'une applique murale. Un fin stylet, genre coupe-papier, mais dont on comprenait très vite qu'il n'ouvrirait pas la moindre lettre cette nuit-là.
     Les deux mains armées de métal, renforcées aux phalanges par les piques d'acier des gants, donnaient à l'homme une symétrie plaisante, une plus juste peinture de son réel souci d'afficher la vérité sanguinaire de sa barbarie.

     IL se recula pour prendre la mesure réelle de son oeuvre. Quelque chose le gênait encore. Dans l'attitude de la femme.
     IL chercha, réfléchit à ce qui le choquait. La main droite, prisonnière des menottes, dont les doigts retombaient comme de vains appendices? Non! Son visage exprimant la terreur et l'appréhension des violences à venir? Non! Sa chevelure défaite reconnaissant la sienne? Non! Ses jambes repliées sur une pudeur que sa position avilie rendait malhabile? Non!
     Quoi alors?

     IL réalisa soudain ce qui le troublait. Ce qui l'empêchait de jouir pleinement de la scène. La femme manquait de féminité. Oui! C'était bien ça! Le bras gauche replié sous l'aisselle pour voiler sa poitrine. Voilà ce qui le gênait. Il fallait la preuve tangible -quoique de nos jours!- de sa féminité!


     Le bras gauche de la femme pendait maintenant le long de son corps. Sa main, appuyée au sol, paume offerte au ciel, reconnaissait la victoire de son tortionnaire. Les doigts fins groupés en conque imploraient l'obole de sa survie. Sa poitrine, à présent révélée, offrait dans la perfection de sa nudité la preuve de la beauté devinée de la femme.
     Son attitude devenait désormais plus ambiguë. On la sentait prête à supporter un lot invraisemblable de souffrances en échange d'une promesse de vie. Devenir un jouet certes mais le temps du plaisir du barbare. Pas plus.
     Ses seins offerts lui servaient de monnaie d'échange. La peur n'avait pas disparu de son regard mais, tout au fond de ses prunelles, pour qui s'attachait à y regarder de plus près, on pouvait déceler comme une lueur d'espoir, reflet peut-être de ce qu'elle lisait dans le regard de l'homme face à elle.
     Sans doute n'y croyait-elle pas vraiment. Mais quel autre espoir aurait-elle pu entretenir dans la douloureuse position où elle se trouvait? De tout ce qui se liguait contre elle seule cette infime espérance pouvait empêcher la folie d'investir son corps.

     IL se recula à nouveau. Nettement mieux!

     Pourtant! ... Pourtant! ... Un truc clochait encore.
     Un regard suffit pour qu'IL comprenne. Curieux comme quelques fois IL captait d'emblée ce qui manquait à sa parfaite jouissance.


     Sans le tableau, unique tache de couleurs, la pièce, et par conséquent la scène, prenait une toute autre dimension. Une symphonie en noir et blanc à la gloire du Mal. Avec toutefois le fol espoir d'un possible futur pour la femme enchaînée. Mince mais concevable.


     IL alla au fond de la pièce pour en juger avec le recul nécessaire. Voilà! IL y était. Inutile d'insister IL ne ferait pas mieux.
     IL éteignit la lumière, enfin satisfait de lui.

     En se dirigeant vers la salle de bains, IL commença à retirer ses vêtements tachés. Demain, lorsqu'elle serait bien sèche, il signerait la toile.
     IL l'intitulerait : "SADISME".

 

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