Rando

       Tout le monde, ou presque, aime la randonnée avec en arrière-pensée ce petit goût pour l'aventure. Dans cette nouvelles, les protagonistes ne vont pas être déçus, il y a de l'aventure. Sous toutes les formes admises du terme...

 

                                   Rando

 

 

        Premiers jours de juin, l'été tentait d'installer ses pénates. Transformait cet essai avec un large succès d'estime. Ils avaient du bol. C'était pas joué d'avance. L'an dernier, à pareille époque, il tombait des cordes. Ils avaient dû renoncer à leur projet, l'avaient ajourné d'une année, sans trop y croire.

      De tous les quatre, Damien faisait montre de la plus absolue détermination. Son caractère sportif qui ressortait. Sans son insistance auprès de Gilles, à chaque fois qu'ils se croisaient dans les couloirs depuis près d'un mois, peut-être seraient-ils restés en ville ou auraient-ils poussé jusqu'au bord de mer, plutôt que de se retrouver à randonner sur les pentes de l'Espinousse.
      Le circuit en large boucle qu'ils avaient prévu de suivre dépassait le cadre de la simple balade. Grosse dénivellation, quelques passages difficiles, voire périlleux. Une promenade physique, entamée dès le vendredi après-midi grâce au long week-end de Pentecôte qui les ramènerait dimanche soir à leur point de départ. Le lundi férié bienvenu pour récupérer de la fatigue.


      Damien se retourna pour juger de son avance. Devant le constat que plus personne n'apparaissait à sa vue, il se débarrassa de son volumineux sac à dos qui commençait gentiment à lui bouffer les reins, le cala contre un gros rocher en bord de piste et posa ses fesses sur un frère cadet du minéral. Il réprima, facile, une grave envie de griller une clope en les attendant. C'était un type de caractère, pugnace, volontaire, qui savait s'en tenir à ce qu'il avait décrété. Presque à l'opposé de Gilles, plutôt cool et prêt à épouser l'idée du dernier à avoir parlé, pas vraiment par faiblesse mais surtout manière de ne pas créer de polémique. Ils auraient pu se détester, s'estimaient contre toute attente.
      Après des études communes à l'I.U.T. où ils avaient lié connaissance, le parallèle de leurs voies les avait fait intégrer la même société informatique où ils partageaient avec d'autres collègues le même service depuis plus de dix ans. Ils s'étaient mutuellement choisis pour témoins de leur mariage et se fréquentaient en dehors des heures de bureau à l'occasion de soirées entre copains ou de sorties en couples.
      Dans la mesure où Karine, la femme de Gilles, ne se montrait pas trop agressive envers l'épouse de Damien. C'était là souvent un frein à leurs sorties communes. Sans franchement se détester, les deux femmes ne s'appréciaient guère, n'acceptaient de se voir que pour faire plaisir à leurs maris respectifs. L'une tenait l'autre pour une conne, laquelle le lui rendait volontiers. Damien et Gilles jouaient parfois les tampons lorsqu'ils sentaient se pointer le moment où continuer à jouer les belles indifférentes leur devenait difficile.


      Damien aperçut enfin la rousse tignasse de Sandra, haute silhouette, sac jaune au dos, une cinquantaine de mètres plus bas. Gilles marchait dans sa foulée, suivi par Karine, plusieurs pas en arrière. Il agita le bras dans leur direction en accompagnant son geste d'un "Ohé!" désireux de signaler sa proche présence. Sa perception des regards silencieux qu'il reçut en échange, lourds de lassitude et de ras le bol, l'engagea à modifier le lieu prévu pour leur bivouac nocturne.
      Quatre ou cinq kilomètres de plus ou de moins, quelle importance! Il était l'instigateur du projet, celui sur qui pèseraient toutes les récriminations sitôt dépassé le seuil de supportabilité chez ses compagnons. Il se fallait de peu qu'on y soit; il l'avait bien compris dans les trois paires d'yeux muettes levées vers lui, même chez Karine qui avait su teinter de sombre le vert d'eau de son regard.

      Qui aurait pu prévoir qu'il fasse aussi chaud sur les pentes de l'Espinousse si tôt dans la saison? Dès la mi-journée, tous avaient tombé le pull. Mais même couverts d'un simple tee-shirt, ils coulaient des gouttes sous les attaques du soleil. Le fait d'être chargés de tout ce qui s'avère indispensable pour passer deux jours et demi en campagne (vêtements, bouffe, tentes et inévitables accessoires de camping) n'arrangeait rien à l'affaire. Surtout pour Karine et Gilles, pas franchement taillés pour la course.
      Comme quoi être petit et mince ne présente pas que des intérêts.


- Ras le bol!, soupira Gilles en se délestant de son sac à dos. Je ne sens plus mes jambes!, ajouta-t-il en essuyant son front ruisselant de sueur.
      À l'égal de la plupart des bruns, il transpirait facile et sa barbe de deux jours lui donnait un petit air bestial, à peine contredit par un semblant de sourire à ses lèvres fines.
- C'est la dernière fois que je vous suis dans un truc pareil!, rebondit Sandra sur un ton qui excluait toute idée de plaisanterie, en dardant son regard dans les yeux de son mari afin de lui signifier que ce "vous" n'était autre qu'une forme de politesse pour ne pas l'accuser lui et lui seul.
      Karine semblait trop essoufflée, trop vannée, trop tout, pour trouver le courage d'affirmer sa solidarité avec Gilles et Sandra. Elle lança tout de même un curieux regard à Damien, silencieux reproche. C'était une petite brune, tonique à défaut d'être musclée. Son visage, dégagé par sa chevelure maintenue en queue de cheval, présentait les traits angéliques des madones des gravures religieuses.

- Pas ma faute tout de même s'il fait aussi chaud!, brada Damien, avare en excuses. Je reconnais que c'est dur. On n'ira pas jusqu'en haut comme on avait prévu de le faire ce soir. Encore une petite demi-heure et on se cherche un coin sympa pour passer la soirée et dormir!
- Et ça changera quoi pour demain?!, protesta sa femme. On aura encore plus de chemin à se taper. Et en plus on sera crevés!
- Mais non, lui soutint Damien. Demain, on n'aura qu'une petite heure de marche en montée. Après, tout le reste ce sera de la descente. Rien de bien méchant!
      Gilles choisit de lui donner raison. Il ne voulait pas mettre de l'huile sur le feu. Il avait trouvé Sandra un peu au bord de la rupture alors qu'à sa grande surprise Karine avait encaissé le pénible de cette journée avec une surprenante jovialité malgré la fatigue. Pour tout dire, il avait été surpris de la voir accepter avec autant de facilité cette épreuve physique, sans se plaindre ni regimber, alors que son caractère ne la portait pas habituellement à tant de mansuétude.

      Sandra jeta un oeil vers la sente qui traçait un serpent de terre au flanc de la montagne en direction du sommet. Elle lâcha un soupir, sans autre forme de commentaire. Elle n'y croyait pas fort qu'il suffise d'une demi-heure maintenant plus une heure demain matin pour atteindre le point culminant.
- Allez!, proposa Gilles. Un petit quart d'heure pour souffler et on se fait le bout de chemin pour pousser jusqu'au bivouac?
      Sa proposition fut accueillie favorablement par une triple et muette approbation. Damien lui fut gré, en secret, d'avoir formulé ce qu'il n'osait dire. De crainte de se faire jeter.

      Sans que les garçons n'en soient témoins, Sandra et Karine se lancèrent un regard de défi. Chacune semblait dire à l'autre: "Si tu comptes m'entendre me plaindre, tu risques d'être déçue!".
      Dans l'oeil de Karine brillait en plus une petite lueur amusée.


      Le soleil pliait boutique de ses rayons ardents lorsqu'ils décrétèrent de concert que l'endroit paraissait idéal pour passer la nuit. Assez plat pour y planter les tentes, de la bonne herbe qui serait douce aux corps en attente de repos et des arbres suffisamment proches pour ne pas avoir à charrier le bois pour le feu sur des kilomètres.
- Reposez-vous un peu!, lança Damien en écrasant le mégot de la cigarette qu'il s'était promise dans un trou de fourmi. Je vais préparer la fosse pour le feu. On montera les tentes tous ensemble un peu plus tard!
      Il sortit de son sac à dos une pelle pliante issue des surplus supposés de l'armée, la déplia en position utilitaire et se mit à creuser dans la terre dure et pierreuse sur un demi mètre carré de surface.

      Référence au code en usage chez les randonneurs, il était interdit de faire du feu mais ils se croyaient assez adultes et responsables pour passer outre, persuadés de savoir gérer la conduite de leur feu de camp. De toute façon, il n'y avait pas un pet de vent et, lorsque Damien eut fini d'encercler le trou dans le sol avec de grosses pierres rassemblées grâce au concours de Gilles, tout risque éventuel d'incendie accidentel paraissait circonscrit.

- Si vous voulez, montez les tentes tous les deux, Sandra et moi on s'occupe du bois!, proposa Karine.
      Damien et Gilles acceptèrent tandis que Sandra se levait. Preuve de son assentiment. Elle avait lu dans le regard que lui avait jeté son mari le souhait qu'elle accepte sans rechigner, sans ergoter. Damien savait que là se nichait le principal reproche de sa femme à l'encontre de Karine. Cet éternel besoin de diriger, de régenter. D'après elle.
      "Elle nous prend pour ses élèves!", disait-elle souvent à Damien après qu'ils soient sortis tous les quatre et qu'à un moment donné Karine ait énoncé une quelconque proposition rappelant à tous le métier qu'elle exerçait: professeur dans un collège.
      Naturellement, au vu de sa petite taille et face à l'énergie négative dont savaient faire preuve les gamins, elle avait tout intérêt à adopter un ton un peu didactique et autoritaire. Damien, toutefois, n'avait jamais trouvé cela choquant, encore moins vexant. Néanmoins, il ne souhaitait pas donner à Sandra l'impression qu'il prenait la défense de la femme de Gilles. Il préférait abonder dans son sens tout en s'efforçant d'en minimiser la portée.


      Une demi-heure plus tard, les tentes étaient dressées, la réserve de bois exagérée; chacune des deux femmes avait voulu ainsi démontrer à l'autre sa capacité à participer aux tâches communes. Le soleil s'était précipité derrière la montagne, épuisé d'avoir tant travaillé à même pas la saison commencée, mais l'air demeurait empreint d'une incroyable douceur. Nul n'était passé sur le chemin depuis qu'ils s'étaient installés. Sans doute figuraient-ils à présent les seuls êtres vivants sur des dizaines d'hectares pierreux et boisés.
      Ils se mirent ensemble à la préparation du repas tandis que le feu allumé par Gilles crépitait une samba de bois sec. Ils se sentaient une faim terrible, autant pour récupérer des forces qu'ils avaient lâchées dans la journée que par la certitude que tout ce qu'ils avaleraient ce soir ne pèserait plus dans les sacs demain.

      Peu après la fin du repas, tandis que la nuit pudique voilait le ciel, Sandra et Karine se retirèrent presque ensemble sous leur tente respective tandis que Gilles et Damien promettaient de bientôt les rejoindre.
      Ils discutèrent en réalité plus d'une heure tandis que le ciel en mal de fête accrochait une à une ses plus brillantes étoiles. Ils parlèrent de tout et de rien, un sujet drainant une anecdote ou l'inverse.
      Ils rejoignirent leurs épouses quelques minutes à peine avant que les effraies ne lancent leurs premiers cris étonnés; Damien avait auparavant pris soin de recouvrir le feu de terre afin de pallier tout risque d'incendie.


      Karine rêvait qu'on lui chatouillait la plante des pieds. Elle serra les jambes contre son torse, instinctif réflexe. Elle sentit à nouveau quelque chose lui agacer la voûte plantaire. Elle ouvrit les yeux, luttant contre le besoin de sommeil qui la tenaillait. Puis elle comprit et, sitôt réveillée d'un désir amoureux, accoucha d'un sourire complice.

      Le jour enfantait d'une aube blafarde et quelques langueurs de brume paresseuses s'amourachaient de la montagne. Il lui prit la main et l'entraîna à sa suite à rebrousse-poil d'où ils étaient arrivés la veille.
      Cent mètres plus loin, il la dirigea sur la droite du sentier où une impossible plate d'herbe d'un vert irréel transpirait de rosée.
- La prochaine fois tu comptes le faire en montgolfière?, lui reprocha-t-elle sans que la colère ne transparaisse, véritable, dans sa voix.
      Sans lui répondre, il écrasa ses lèvres sur sa bouche tandis que leurs corps se cherchaient. Elle oublia tout ressentiment à son encontre lorsque ses mains, remontant le tee-shirt lâche qu'elle portait pour dormir, se plaquèrent sur ses fesses nues.
- Oh Damien!, gémit-elle.
      Il ne lui répondit pas, trop avide de son corps, trop affamé d'elle. Il ne vivait que pour ces trop rares instants volés, ne supportait cet imbécile de Gilles que parce qu'il lui permettait d'approcher Karine sans éveiller les soupçons. Rien d'autre ne revêtait d'importance et il sentit son esprit perdre le fil de ses pensées lorsque Karine s'accrocha à lui comme une patelle à son rocher.


      Ils regagnèrent leurs tentes respectives en silence, séparément. Après, bien après. Gilles et Sandra dormaient, paisibles.


      Il avait fallu ressusciter le feu afin de mettre à chauffer l'eau pour le café soluble du matin. Il était neuf heures passées mais le ciel conservait son air boudeur, ne semblait pas décidé à ranger ses nuages. Pire même, paraissait résigné à les peindre de sombre, à les revêtir de leurs habits de pluie. Quelques gouttes déjà s'étaient égarées, avant-coureuses peut-être.
- Allez!, lança Damien. On plie boutique et on rentre. J'ai l'impression qu'on est partis pour une brave journée de merde!
      Karine lui jeta un regard rapide, y maria un sourire fugace. Référence à ce qui s'était passé un peu plus tôt dans la matinée. Ce jour, pensait-elle, peinerait à attraper vilaine figure.


      Sandra entreprit de ranger dans les sacs tout ce qui pouvait déjà l'être. Gilles éteignait le feu, pelle à la main, jetait le plus de terre possible dessus pour l'étouffer. Inutile précaution sans doute car les premières gouttes en avaient rameuté d'autres, plus nombreuses, plus voraces. Karine, quant à elle, s'était éloignée afin d'assouvir un pressant besoin organique.
      Damien avait débarrassé la tente des couchages qui l'encombraient. Il commença à la démonter, la délesta des deux arceaux en demi-cercle qui lui conféraient sa forme d'igloo, les replia.
      Il glissa à ce moment-là une main sous la base de la tente afin de la rouler.

- Merde!, hurla-t-il soudain. La salope! Elle m'a piqué!
      Gilles se retourna. Un éclair gris-vert zébrait l'herbe tassée par leurs multiples pas, il comprit en une fraction de seconde ce qui venait de se passer. En deux bonds, il franchit la distance qui le séparait du serpent et abattit plusieurs fois sa pelle sur la tête de l'animal. Après quelques soubresauts nerveux, celui-ci devint mou, inerte, mort pour de bon.
      Alertée par les cris, Karine revint en courant.
- Qu'est-ce qui s'est passé?, demanda-t-elle, anxieuse.
- C'est Damien. Il vient de se faire piquer, expliqua Gilles en lui désignant le cadavre dans l'herbe et en se rapprochant de son camarade.
      Celui-ci, hébété, contemplait son bras. À mi-chemin de l'avant-bras, deux traînées de sang, minuscules, révélaient l'endroit de la piqûre. Rien de spectaculaire mais très impressionnant par tout l'imaginaire que l'on y associait.
- Un serpent!?, s'exclama Karine sous le coup d'une profonde émotion.
- Non!, ironisa Sandra. Un ver de terre géant, il y en a plein dans la région!
- Putain merde! Tu fais chier Sandra! Tu crois que c'est le moment!, ragea Damien.
- Ben aussi, elle est con sa question!, balança celle-ci, du fiel plein la bouche.
- Mais c'est quoi comme serpent? Couleuvre ou vipère?, demanda Karine sans relever la réplique blessante.
- Tout dépend de la forme de la tête. Ronde c'est une couleuvre, en triangle c'est une vipère, expliqua Gilles d'un don docte.
- Maintenant que tu lui as massacré la gueule, on risque pas de le savoir, se lamenta Damien.
- Si je l'avais laissée se barrer on n'aurait pas mieux su!, lui rétorqua Gilles, vexé.
- Qu'est-ce qu'on va faire maintenant?, s'inquiéta Karine.
      Elle sentait la tension, palpable, prendre possession du groupe.

- Ça va aller, la rassura Damien.
       Sa force de caractère avait repris le dessus.
- Même s'il s'agit d'une vipère, je risque pas de crever tout de suite. Le venin met soi-disant au moins vingt-quatre heures avant d'agir, le tout c'est de ne pas activer la circulation sanguine. On n'a qu'à appeler les secours et attendre qu'ils nous trouvent. Tu peux essayer de les joindre Gilles?, ajouta-t-il.
      D'un simple hochement de tête, celui-ci accepta. Avant d'aller jusqu'à son sac, il posa une main réconfortante sur l'épaule de Damien.
      Sandra et Karine se regardaient droit dans les yeux. Peut-être pas vraiment de la haine mais c'était un truc qui en avait bien la couleur.


- Ça passe pas!, s'exclama Gilles, malheureux, après avoir essayé de capter la fréquence à différents endroits.
- Et merde!, aboya Damien. Sandra, pensa-t-il soudain à voix haute. Tu as pris le tien?
- Ouais. Je dois l'avoir quelque part, dit-elle.
- Ben qu'est-ce que t'attends pour aller le chercher!?, s'énerva son mari. Tu le fais exprès!?
      Sans lui répondre, Sandra pivota sur place et marcha d'un pas lent en direction du sac à dos jaune fluo qui renfermait ses affaires.
Karine, exaspérée, la regarda faire, ordonnant à grand-peine à ses lèvres de se tenir closes. Gilles contemplait la scène, pas vraiment sûr de tout comprendre. Quelque chose lui échappait, il en avait conscience.

      Sandra ouvrit une des poches de côté du sac, en sortit un imperméable roulé en boule, une paire de grosses chaussettes et, enfin, un petit téléphone portable. Elle le déplia, tripota quelques unes des touches. Et attendit.
      Les trois autres restaient silencieux, suspendus à ses lèvres. Ils paraissaient guetter une réponse dans le silence de l'air. Le visage de Damien, bien que cela soit difficile à juger de manière objective, paraissait plus pâle que dix minutes auparavant. Impensable malgré tout que le venin, si venin il y avait, ait déjà entamé son oeuvre corruptrice.
- Ça capte, les rassura-t-elle enfin.

      Trois sourires béats de satisfaction saluèrent sa remarque avant d'aussitôt se muer en grimaces d'horreur et d'incompréhension lorsque Sandra détendit soudain le bras et lança le téléphone au plus loin, vers le fond de la vallée.
      Dans le silence abasourdi et incrédule qui enveloppait ce petit coin de montagne, le bruit de la chute du téléphone prit une ampleur exceptionnelle, comme l'écho tragique d'un geste de folie. Le bruit rebondit. Une fois. Deux fois. Avant de mourir en emportant dans sa disparition l'espoir d'une solution à leur problème.
      Le silence périt à son tour, assassiné par le hurlement rageur de Damien.
- Mais pourquoi t'as fait ça?!, lança-t-il en se relevant, les yeux révulsés par une rage soudaine.

      Et, oubliant l'espace d'un instant la piqûre dont il avait été victime, il s'élança vers Sandra tandis que son visage reprenait soudain des couleurs, celles d'une colère froide et inapte au pardon. Karine l'encouragea du regard, dépitée de ne pouvoir faire mieux. Gilles se prépara à s'interposer. Prêt à encaisser le choc. Il tournait ainsi le dos à Sandra mais cela ne l'empêcha pas d'entendre les mots que vomit la colère de sa voix.
- Pourquoi? Mais parce que le moment vient de me sembler tout indiqué pour te faire payer! Pour vous faire payer!!!
      Damien se bloqua dans les bras de Gilles, interdit. D'abord surpris par le soudain manque de cette réaction à laquelle il s'était préparée, celui-ci s'entendit demander d'une voix machinale, comme extérieure à sa pensée: "Mais faire payer quoi? Et à qui?".
- Tu n'as qu'à le demander à ton ami... et à ta tendre femme!, ironisa Sandra, la voix pesante de haine. Demande-leur donc ce qu'ils faisaient ensemble, tôt ce matin!

      Gilles n'eut même pas à se donner cette peine. Il venait de capter un aveu dans le regard effaré de Karine. Aveu immédiatement confirmé par les deux pas en arrière que fit Damien, malgré ses yeux chargés d'un défi puéril.
- Quoi! Toi et... Karine!, glapit Gilles, les poings serrés. Dis-moi que ce n'est pas vrai!, lança-t-il sans que l'on ne sache trop à qui il s'adressait tellement sa voix manquait de conviction.
      Tour à tour, il regarda ses trois compagnons. Trop de pensées différentes à l'esprit pour être capable de se polariser sur une seule. Encore moins de l'exprimer par des mots. Une certitude. Une seule. La splendide confirmation de la fameuse théorie qui veut que le cocu soit le dernier au courant.

      La pluie s'était intensifiée comme une juste résultante de la tension qui emprisonnait le groupe. Personne pourtant ne semblait y prêter attention. Peut-être, cependant, parmi ces gouttes qui leur coulaient le long du visage se mêlait-il chez certains quelques larmes, de tristesse ou de rage, mais rien n'aurait su l'affirmer.

- Tu le sais depuis longtemps?, demanda Gilles à Sandra, rompant le silence, d'un ton détaché, comme s'il n'attendait rien de la réponse ou tout au moins s'en foutait éperdument.
- Quelques semaines. Mais je ne pourrais pas te dire depuis combien de temps ça dure!
      Karine et Damien demeuraient silencieux, évitaient de se regarder.
- Et tu l'as su comment?
- Une copine. Bien intentionnée!, ironisa-t-elle.
- Tu aurais pu m'en parler, lui reprocha Gilles.
- Je comptais bien le faire aujourd'hui. Plus tard. Sur la petite route qui longe le ravin au retour. Mais cette vipère est tombée à pic!
      Dans l'esprit de chacun, l'association d'idées révélation-ravin et tout ce qu'on pouvait s'en imaginer laissa entrevoir toute l'étendue du tragique de la situation. Gilles songea que s'il avait appris son infortune à ce moment-là et que Damien se soit trouvé proche de lui, empêtré de son gros sac à dos, peut-être qu'alors...!
      Il ne fut pas gré à Sandra d'avoir voulu lui laisser le poids de la sanction. Chacun sait que sur un coup de sang n'importe qui peut faire n'importe quoi. Mais là, c'était du n'importe quoi qui se payait cher le kilo!

      Le hurlement soudain de Damien interrompit sa réflexion.
- Mais on va faire quoi maintenant!?, lança-t-il d'un ton désespéré.
      Si surprenant de sa part que Karine, émue, voulut se rapprocher de lui mais devina dans le regard que lui lançait Gilles que c'était là une mauvaise idée. Une très mauvaise idée.

- Et bien, je vais remettre mes affaires dans mon sac, mon sac sur mon dos et je vais redescendre, répliqua Sandra d'une voix impressionnante de calme.
- Mais... et moi?!, hurla Damien.
      L'angoisse et la colère se mariaient dans sa voix. Pas un mariage heureux!
- Toi? Ce que tu veux! Je me fous complètement désormais de ce qui peut t'arriver. Je voulais me venger mais cette vipère l'a fait pour moi. Grâce lui en soit rendue.
      Puis, sans plus prêter la moindre attention à ses trois compagnons, Sandra entreprit de fourrer ses affaires à l'intérieur de son sac, le boucla et le chargea sur son dos.

      Les trois autres la regardaient faire, persuadés qu'elle bluffait mais conscients qu'une parole malheureuse aurait pu déclencher une avalanche d'événements par avance regrettables, ils se taisaient. Évitaient même de se regarder. Entre eux planait cet air électrique, saturé en particules négatives comme ces instants suffocants qui précèdent l'orage.

      Dans un silence poignant, ils virent disparaître le sac jaune de Sandra sur la piste à l'assaut de la montagne. Cinq minutes, peut-être moins -le temps avait si peu de signification-, glacèrent un peu plus la montagne anesthésiée par la pluie que seules les gouttes frappant le sol rendaient encore vivante.

- Sandra!!!, hurla soudain Damien dont le visage avait recouvré toute sa pâleur.
      Un effroyable silence lui répondit. Il répéta son appel. Avec moins de conviction. Karine le regardait, fixement. L'idée qu'elle n'ait jamais figurée qu'un aimable passe-temps pour lui cheminait dans son esprit; elle avait perçu tant d'amour dans sa voix meurtrie. Sans s'en rendre compte, elle se tassa sur elle-même.

- Elle est partie. Pour de bon, osa conclure Gilles après de pesantes minutes indécises.
- Mais qu'est-ce qu'on va faire?, prononça Karine d'une voix délabrée, vaincue.
      Elle s'en remettait désormais à eux, leur laissait toute responsabilité quant aux futures décisions à prendre.
- À part redescendre!, soupira la voix lamentable, défaite, de Damien.
      Il avait abdiqué lui aussi.
      Gilles se sentit le plus fort d'entre eux. Peut-être la première fois de sa vie qu'il éprouvait un tel sentiment. Famélique consolation. Il aurait donné beaucoup, et même plus que ça, pour que rien jamais ne soit arrivé. Mais rien de rien. Totale remise à zéro!

- Sûrement pas!, lâcha-t-il d'un ton ferme qu'il ne se connaissait pas. Tu sais ce qui va se passer?, dit-il en s'adressant à Damien. En marchant, tu vas activer ta circulation sanguine. Le venin, au lieu de se diluer lentement va peu à peu se diffuser dans tout ton corps, dans chacun de tes muscles. Peu après, tu n'arriveras plus à marcher, tu respireras de plus en plus mal, se régala-t-il malgré lui à poursuivre en voyant le visage de Damien se décomposer un peu plus. Et puis, ta température va s'élever, tes muscles se paralyseront jusqu'à ce que ton coeur lâche!, acheva-t-il sous les yeux horrifiés de Karine qui avait imaginé la dégénérescence physique de Damien à mesure que Gilles la lui décrivait.
- On fait comment alors?, demanda-t-elle, sans oser regarder son mari.
- Tu restes ici avec lui. Je vais chercher les secours. À moins que cette saloperie de téléphone accepte de capter en cours de route. Et vous, vous ne bougez surtout pas de là!
- Et si quelqu'un venait à passer?, proposa Karine.
- Tu parles qu'on verra quelqu'un!, se lamenta Damien. Avec ce temps à la con...!
      Le regard noir que lui lança Karine fut sans effet sur lui. Il avait décroché, dépassé par la fuite éperdue des événements.

- Bon, assez discuté!, trancha Gilles. Par où j'aurai le plus vite fait?
- Par là où c'était prévu. Comme est partie Sandra, lui répondit la voix morne de Damien.
- Alors, j'y vais. Abritez-vous sous la tente. Ça ne rime à rien de vous tremper!
- Je voulais te dire...,prononcèrent deux voix, presque en simultané.
- Rien!, les coupa Gilles. On aura tout le temps de voir ça... plus tard!

      Sans ajouter de mots inutiles, il remonta la fermeture de son anorak attrapé au vol dans son sac, mit sa capuche. Karine amorça un geste. Qu'elle retint dans l'instant, consciente que le moment et le lieu étaient mal choisis.
      Laissant là son sac qui l'aurait handicapé, Gilles s'engagea sur le chemin, maintenant détrempé. Il sentait deux paires d'yeux lui ronger le dos, inquiètes et à sa merci. Il ne se laissa pas griser mais éprouva un certain sentiment de fierté face à cette mission qu'il devait accomplir.
      Pas seul peut-être. Sandra n'avait qu'une vingtaine de minutes d'avance sur lui.


      Gilles atteignit le point culminant du chemin. Trempé. La pluie n'arrêtait plus et, par endroits, l'eau dévalait le long du sentier, déchaussait certaines pierres qui roulaient alors sous les pieds. Il essaya le portable une fois de plus.
      Rien à faire, ça ne passait pas. En plus, sa batterie commençait à être faiblarde.
      Il jeta un oeil vers le fond de la vallée, ne découvrit qu'une mer de nuages gris. Presque de la même couleur que le ciel. Sans se poser plus de questions, il amorça la descente.


      Deux fois déjà il avait manqué se tordre la cheville. Plus de trois heures qu'il marchait. Ses pieds aux semelles engluées de boue lui pesaient de plus en plus. Toujours pas de Sandra en vue.
      Il avait remisé son téléphone au plus profond d'une poche. Batterie naze. Il s'encouragea mentalement, pensa aux deux autres restés là-haut, et allongea le pas, conscient de la distance qui lui restait à parcourir dans ces conditions merdeuses.
      La pente s'inclinait dangereusement par endroits, rendait la progression périlleuse. La descente se révélait aussi pénible que l'avait été la montée.


      Le chemin s'était soudain rétréci. Gilles se méfiait désormais. Terriblement. La boue le faisait parfois glisser. Pas le bon endroit pour gicler. Il longeait un à-pic, à vue de nez très profond. La pluie s'était un peu calmée mais le ciel demeurait bâché.
      Il posa soudain le pied sur une pierre dont la base avait été sapée par l'eau ravinant au long du chemin. Il voulut compenser, s'appuya sur l'autre jambe mais son pied chassa sur une surface de boue rendue glissante. Il perdit l'équilibre. Droit vers le gouffre.
      Par on ne sait quel réflexe que la chance accepta de prendre en soudaines épousailles, il réussit à ne pas basculer dans le vide mais heurta de la tête une des pierres en saillie du chemin. Il mit très longtemps à reprendre ses esprits.
      Lorsqu'enfin il rouvrit les yeux, sa tête surplombait le vide. Il aperçut au fond du ravin une tache de couleur. Une tache jaune. Jaune fluo.


      Gilles se traînait, épuisé. Plus de dix heures qu'il était parti. Et cette image qui lui brouillait l'esprit, lui mangeait la tête. Celle du visage éclaté de Sandra.
      Il avait perdu un temps fou, pris des risques insensés, pour descendre au fond du ravin. C'était pas la peine va!
Les lumières des premières maisons, qu'il avait d'abord cru si proches, se matérialisaient enfin. Juste temps! Il était à la limite de l'effondrement. L'avait même un peu dépassée. Et puis la pluie s'était arrêtée. Il avait continué.
      Pas pour Damien. Pas pour Karine. Surtout pas pour Karine. Juste pour lui.


      Le jour se levait lorsqu'il ouvrit les yeux. Il se rappela assez vite là où il se trouvait. La veille au soir, les gendarmes, ses explications, son refus de partir à l'hôtel.
      Sans tarder, il s'habilla en silence des vêtements qu'on lui avait prêtés la veille et quitta la cellule à l'intérieur de laquelle il avait dormi quelques heures. Un gendarme, déjà debout, lui offrit un café, l'avertit que l'équipe partie prêter secours serait bientôt de retour.
      Un quart d'heure plus tard, le gendarme le guida jusqu'au point de départ du chemin de randonnée. Trois véhicules y stationnaient. Dont une ambulance.


      Karine fut la première à déboucher du chemin, l'air hagard. Deux gendarmes la soutenaient; elle paraissait aux limites de l'épuisement.
      Elle marcha jusqu'à Gilles et tomba dans ses bras.

      Quatre sauveteurs apparurent ensuite. Deux sapeurs-pompiers les suivaient, porteurs d'un brancard. Une bâche cachait le corps qui y reposait.
- Pauvre Sandra, soupira Gilles.
- Oui, c'est affreux, compatit Karine.
      Trois autre gendarmes suivaient. Puis, plus personne.
- Mais, et Damien?, s'étonna Gilles à haute voix.
- C'est lui, là, répondit Karine, en larmes, en lui désignant le brancard.
- Comment ça! Il est...
- Oui. Exactement comme tu l'avais dit, murmura Karine.

      Les trois gendarmes qui fermaient la marche s'arrêtèrent près d'eux. Le plus âgé d'entre eux tenait à la main la dépouille du serpent.
- Que s'est-il passé?, leur demanda-t-il d'une voix calme, douce.
- Mais comme je vous l'ai dit, répondit Karine dans un soupir.
- L'un d'entre vous avait-il expliqué à la victime les symptômes que provoque la morsure d'un serpent venimeux?
- Oui. Sandra, sa femme, se hâta de répondre Karine, mue par une soudaine intuition.
- Alors, soupira le gendarme. Elle l'aura tué sans le vouloir.
- Comment ça?, s'étonna Gilles.
- Cet homme est mort d'un effet psychosomatique. Il a forcé son corps à inventer tous les symptômes d'une piqûre de vipère.
- Mais non!, protesta Gilles, soutenu par Karine. Il a réellement été piqué par une vipère. Nous étions autour de lui quand c'est arrivé... c'est même moi qui l'ai tuée, ajouta-t-il en désignant le serpent du doigt.
- Cette bête monsieur?, répondit le gendarme. C'est une couleuvre. Une simple couleuvre. Personne ne meurt d'une piqûre de couleuvre.

      Gilles songea à tout cet effroyable gâchis. Et puis, parce qu'il en avait un formidable besoin, il prit la main de Karine et la serra fort dans la sienne.

      Elle s'y accrocha. Désespérément.





 

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