Petite annonce

        La faiblesse de la chair est un éternel sujet d'écriture. Tout le monde pourrait y succomber sans ce que l'on nomme le respect. Des autres mais avant tout de soi. Parce que se regarder dans la glace chaque matin en se disant qu'au final on n'a pas trop à se reprocher ça mérite amplement quelques privations dans les privautés.

 

 

                                   Petite annonce

 

 

    Edouard posa son bol de café vide dans l'évier. La vaisselle patienterait son bon vouloir. Depuis six mois qu'il se trouvait au chômage, à la recherche d'un emploi comme on leur apprenait à dire, il savait disposer de tout son temps. Et ne s'en privait pas. Au début, encore empreint de la frénésie usuelle commune à tous ceux qui travaillent, il s'était activé pour faire dans la maison tout ce dont désormais il avait la charge. Très vite cependant, il s'était rendu compte que le temps sait résister, qu'on n'en vient pas à bout si facilement. Il savait le prendre désormais.
    Myriam partait de la maison vers sept heures et demie. Ne revenait guère avant dix-huit heures trente. Plus tard parfois si son patron l'enquiquinait avec un dossier à boucler ou un courrier à finir de taper. Secrétaire, c'est pas un métier toujours drôle. Myriam aussi était de moins en moins drôle. Vingt-cinq ans de mariage, ça flingue l'humour. Et l'amour avec. Les gosses avaient quitté la maison. Tous les trois. En l'espace de six mois. Ils avaient redécouvert la joie de n'être plus que deux. Avec une grande amertume. Défaits du brouhaha et des allées venues des jeunes, ils s'étaient retrouvés défaits tout court, dépités qu'il leur reste si peu à partager.

    Edouard s'avança d'un pas lent jusqu'à la fenêtre. Le jour était debout depuis longtemps mais un brouillard agressif dévorait le ciel, la rue, et une bonne partie des maisons. Il songea que c'était bien parti pour une journée de m..... Il avait beau s'évertuer à prendre son temps, les heures, parfois, lui donnaient l'illusion de compter double.
    Une voiture passa devant la maison. Tous feux éclairés. Un modèle coréen. Même marque que l'usine qui autrefois l'employait. Même modèle que celui de Fanfan. Son visage prit une vilaine teinte grisâtre, celle du dépit. Un peu pour son ancien boulot, beaucoup pour son ancienne maîtresse. Edouard ignorait encore s'il devait voter pour les félicitations ou le regret, les belles heures d'amour avec elle ou toute une vie à remettre en train, l'incertitude du bonheur ou l'assurance d'une routine sécurisante. De toute façon, il était trop tard maintenant et Fanfan loin depuis trop longtemps. Cinq mois peuvent prendre l'aspect d'une éternité; il l'apprenait à ses dépens.
    Il se demanda si Myriam s'était douté de quelque chose au cours de la petite année qu'avait duré leur liaison. Pas la première fois que cela lui arrivait. A plusieurs reprises, il avait cru lire le doute sur son visage, entendre des questions dans ses yeux. Mais jamais elle n'avait prononcé un mot trahissant une éventuelle suscpicion. Il faut dire qu'il avait tout mis en oeuvre pour que rien ne transpire. Fanfan et lui se voyaient à l'usine, durant la pause de midi, dans un endroit très discret. Et puis, il avait continué à faire l'amour à Myriam, deux ou trois fois le mois, sans passion. Vraiment sans passion.
    Mais c'était déjà le cas bien avant Fanfan.

    Une silhouette fantômatique attira son attention. Cette silhouette, qu'habitait un homme ou une femme, impossible à déterminer avec son gros anorak, s'arrêtait devant chaque maison; toutes les mêmes dans ce quartier ouvrier. On était mardi matin. Jour du périodique gratuit.
     Edouard abandonna son observatoire, enfila un gilet et traversa le silence froid et cotonneux dans lequel se drapait le jour pour atteindre la boîte aux lettres.

    Edouard rinça la dernière assiette puis la posa dans l'égouttoir. Derrière lui, la cuisine était rangée, la lumière éteinte; le brouillard avait fini par battre en retraite devant un pâle soleil. Sur la table, ne subsistait que le Top Hebdo qu'Edouard avait épluché en détail. En vain. Aucune offre d'emploi digne d'intérêt... ou de confiance. Le périodique avait cependant été abandonné ouvert, à la page de la rubrique RENCONTRES.
    Edouard se retourna, s'essuya les mains au torchon et vint s'asseoir face au journal. Pour la cinquième fois de la matinée, il lut l'annonce.


                                     REf : 50448972

                                               Jeune femme, 35 ans, libérée,

                                               brune et sensuelle,libre mardi

                                               et jeudi a.p., rencontrerait

                                               monsieur pour passer un moment

                                               en toute intimité. Joindre photo.

                                               Pervers s'abstenir.

                                               Ecrire au journal qui transmettra.





    C'était ridicule. Cette femme avait treize ans de moins que lui. A moins qu'elle ne mente! Sensuelle et libérée? Vérité ou mensonge? Un combat épique se menait dans l'esprit las et tourmenté d'Edouard. Raison ou folie? Sagesse ou turpitudes?

    La lumière du jour déclinait, le brouillard reprenait ses droits vespéraux. Edouard marchait. D'un pas vif. Une enveloppe à la main. Il avait choisi une photo pas très récente sur laquelle il avait un faux air de Clark Gable.
    A vivre sans passion, on meurt chaque jour un peu plus vite, s'était-il dit.


    La matinée s'envolait vite depuis qu'il guettait le facteur. Il n'avait pris aucun risque. Jamais Myriam ne se préoccupait de la boîte aux lettres. En plus, seul le samedi eut présenté un réel danger.
    Dix jours avaient passé. Le préposé aux postes ne savait glisser que factures et courriers administratifs. Edouard ne lui en voulait pas; le pauvre homme n'y était pour rien.

    La camionnette du poissonnier klaxonna, quelques maisons plus loin. Vendredi. Jour maigre de son enfance. Le goût d'ammoniaque des ailes de raie lui remontait en bouche quand le facteur bloqua son pas devant leur boîte aux lettres.
    Edouard prit son temps. Marcha d'un pas lent jusqu'au portail. Trois lettres aujourd'hui. Le téléphone à payer, les ASSEDIC et une enveloppe typographiée à son nom. Il n'avait aucune raison d'hésiter. Il se foutait éperdument de savoir combien leur réclamait France Telecom et encore plus de la énième convocation inutile des ASSEDIC. Il décacheta l'enveloppe en remontant l'allée.
    Celle-ci ne contenait qu'une banale feuille blanche où trois lignes seulement, imprimées par traitement de texte, noircissaient le centre de la page :

    O.K. Pour vous rencontrer. R.V. Jeudi 23 au jardin des plantes sous la statue du maréchal NEY vers 15 heures. Serai vêtue d'un manteau noir à capuche. Vous reconnaîtrai facilement d'après la photo.


    Sitôt que Myriam eut quitté la maison, sur un baiser de convention, Edouard s'activa pour ranger la cuisine, passer l'aspirateur et préparer le repas du soir. Il avait rendez-vous à dix heures trente chez le coiffeur et encore mille autres choses à faire pour paraître à son avantage. Il souhaitait juste que Clark Gable ne se soit pas trop enfui de son visage. Il ne voulait pas décevoir la sensuelle et libérée inconnue.

    Les jacquemards disposaient encore de cinq minutes avant de sonner quinze heures lorsqu'il pénétra dans le parc. Il se dirigea sans hésiter vers l'immense statue de bronze du maréchal Ney; il était venu en repérage l'avant-veille au matin.
    Il ralentit soudain son pas. Elle était déjà là. Sanglée dans un manteau trois-quarts de couleur noire serré à la taille par une large ceinture. Sa silhouette paraissait mince, élégante, mais il ne pouvait deviner si sa chevelure brune était longue ou courte car une capuche semblable à celle des moines dissimulait ses cheveux.

    Edouard rentra son ventre du mieux qu'il put, lissa ses cheveux du plat de la main et s'avança en direction de la jeune femme. Elle lui tournait le dos et il se sentait aussi maladroit et ému qu'à ses premiers rendez-vous adolescents.
    Il fit mine de la dépasser puis se retourna, tout sourire.

    Un sourire qu'il ravala très vite. Presque aussi vite que mit son ventre à reprendre son volume habituel. L'inconnue venait de rabattre sa capuche. De dévoiler son visage. C'était Myriam!
- Mais..., bredouilla-t-il. Que fais-tu là?
- Tu le vois bien! Je voulais en avoir le coeur net!
- Mais... de quoi?
- Arrête! Ne t'enfonce pas! J'ai ta lettre et ta photo dans ma poche.
    Edouard se taisait, perdu.

- Je ne sais pas si je suis encore sensuelle à cette heure, mais ce dont je suis sûre, c'est d'être libérée, ricana-t-elle... de toi évidemment!
- Pourquoi toute cette mascarade?, soupira-t-il. Tu aurais pu me dire tout ça à la maison.
- Bien sûr, pour que tu me serves un quelconque bobard comme quoi un pote avait voulu te faire une blague...!
- Tu sais depuis longtemps?, abdiqua-t-il.
- J'avais des doutes... depuis plus d'un an. Mais tu as mis du temps pour tomber dans le panneau, c'est la quatrième petite annonce que je passe.
- On fait quoi maintenant?
- Toi, ce que tu veux. Moi, je vais profiter de mon après-midi pour courir les boutiques.
    Elle tourna les talons. Se ravisa. Et ajouta en tournant la tête : "Je te dirai ce soir ce que j'ai décidé!".

    Edouard, piteux et abattu, la regarda s'éloigner. Incapable de dire ou faire quelque chose d'intelligent. A vivre sans passion on meurt chaque jour un peu plus. Mais certains jours, on meurt bien mieux que d'autres.


 

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Commentaires (2)

1. 21/02/2010

Si je te dis "bien fait pour lui", tu vas immédiatement en conclure qu'il s'agit de solidarité féminine... En tout cas, pas de pitié pour ce personnage : il l'a bien cherché !

Bon dimanche !
Bises,

Sandra

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