Même pas en rêve !

          Quand les auteurs se mettent en scène ou l'auto-psychanalyse par l'écriture. Une grande part de ce texte est né d'une expérience personnelle mais que le lecteur se rassure, ou soit déçu, la vraie fin est plus heureuse que dans la nouvelle. Je dois avouer mon manque de goût pour les happy-end tant en littérature qu'au cinéma.

 

 

                               Même pas en rêve !

 

 

    Il relut le texte au dos de la carte postale. Dix petites lignes. Riches de mots simples. Que beaucoup auraient jugé insignifiants. Qui venaient pourtant de l'émouvoir, de le rajeunir de vingt-cinq ans. De le renvoyer à cette période bénie de ses vingt ans.

    L'été. Un camping. Une jeune fille. Belle bien sûr. Et lui.

    Banale amourette comme il en fleurit tant à la belle saison. Quinze jours de bonheur facile à cueillir. Juste fruit d'une attirance réciproque dès le premier regard échangé.

    Mais la vie n'a de cesse de récupérer ses billes. Le bel amour d'été était repartie là où sommeillait son destin. Quelques lettres échangées par la suite, mois après mois, jusqu'au silence radio profond bien avant l'arrivée de l'été à suivre.
    Leurs existences avaient dès lors suivi les rails qu'ils s'étaient fixés sans en être conscients. Emma s'était évadée de ses pensées, de sa vie... presque de sa mémoire! Par la petite porte. À la façon des choses auxquelles on s'accroche, entre deux virgules, tout en sachant que leur devenir ne peut épouser le nôtre.
    Mais les rêves amers se teignent parfois d'une douce saveur.


    "J'ose te déranger" , avouait-elle. "Si tu t'en sens le courage, réponds-moi".

    Il retourna la carte, regarda le paysage de neige auquel il avait si peu prêté attention. Et, tandis qu'il contemplait sans vraiment les voir les arbres croulant sous la neige, il s'abîma dans une réflexion méditative où s'entremêlaient soudain de multiples sentiments.
    Le ton humble, presque gêné, de ces quelques mots venait de lui rappeler qu'Emma s'en était allée parce qu'un autre, là-bas, l'attendait. Un autre avec lequel devait se construire sa vie.
    Lui avait pour muette consigne de demeurer là où il se trouvait, simple parenthèse. Belle peut-être mais sans avenir.

    Il se sentait flatté qu'elle se souvienne de lui tant d'années après. Dépité aussi. Et triste. Parce qu'entre les lignes de ce texte, pourtant succinct, il avait cru lire de la détresse et des regrets. Ce même regret qu'il ressentait à présent en se persuadant que cet amour ébauché aurait pu faire naître et croître tant d'agréables choses.
    De si jolies pages à écrire qu'une écriture serrée rendait désormais inutilisables.

    Mais aussi l'espoir. Sentiment exclusif à l'homme. Capable d'envisager des futurs à n'importe quel âge, apte à remboîter très vite ses pas dans les antiques traces de ces vieux rêves assoupis.

    Emma ne l'avait pas oublié. Elle lui avait écrit. Le temps n'abolit donc rien. Surprenant!

    Il décida aussitôt de lui répondre. Par pur plaisir bien sûr. Mais aussi pour briser en elle ce semblant de gêne qu'il avait cru deviné au travers des mots, cette idée fausse que l'un ou l'autre d'entre eux était responsable de la disjonction de leurs vies. Quelle qu'ait été l'intensité du sentiment qui les avait un temps unis, il avait dès le départ pressenti qu'il ne s'agirait là que d'une parenthèse même si le fait d'en être initié n'avait pas éteint en lui la douleur de la séparation à l'heure échue.

    Et puis, parce qu'il ne voulait pas se mentir, il désirait tout connaître de ce qu'avait été sa vie. Il espérait en secret que son vécu n'ait pas été rose; le fait qu'elle lui ait écrit le lui laissait à supposer. Parce que, par orgueil mal placé, il souhaitait qu'elle émette le regret de n'avoir pas épousé la bonne option, qu'elle imagine qu'à son côté l'expérience se soit révélée plus belle. Même s'il n'en était pas lui même tant persuadé.
    Ils n'avaient partagé leurs vies qu'au long de deux semaines, quatorze petites journées sur quarante-cinq ans d'existence. Quel ratio ridicule! Facile d'optimiser la beauté des sentiments sur une période si brève, de porter au pinacle de l'éternel un amour balbutiant.

    Enfin, le sentiment même que l'existence d'Emma, au jour d'aujourd'hui, s'appuie sur l'espoir de jours meilleurs à venir, un espoir dont l'idée qu'il puisse en être le support, le chatouillait d'agréable manière. Sa vie actuelle n'était pas parfaite au point d'occulter toute pensée d'optimisation.
    Quoiqu'à bien y réfléchir et en toute honnêteté intellectuelle, la majorité des gens eut pu déclarer pareille évidence.


                                                               *
                                                              * *


    Sept mois avaient transcendé les jours froids de l'hiver en brûlantes journées estivales. Emma et lui avaient échangé une dizaine de lettres, épaisses, denses, riches de sentiments, révélés ou sous-entendus. Au travers de ses mots, il avait appris qu'Emma avait vécu un amour désenchanté tel qu'il l'avait subodoré dès la première minute. Son mari s'était révélé mal aimant, mauvais père, compagnon égoïste et violent. Emma était parvenue à se séparer de lui sept ans auparavant. Dans la douleur.
    Elle vivait depuis sans compagnon, deux encore de ses trois enfants à son côté. Des petits qui ne l'étaient plus; irrémédiable conséquence des vingt-cinq ans écoulés.

    Elle avait repris une activité professionnelle, s'occupait d'enfants. Les années brûlées, que peu à peu elle lui mettait à nu, recelaient un sentiment froid où affleurait la haine à l'encontre de celui vers lequel elle était repartie par une de ces vibrantes matinées d'été qui incitent à l'immobilisme.
    Au fil des mois, il s'était rappelé combien au contraire son coeur s'était étreint sous une poigne glaciale ce matin-là.


    Lettre après lettre, le sentiment à son égard avait évolué. Il avait à nouveau vingt ans, se sentait prêt à aimer comme on sait si mal le faire à cet âge. Un amour que la distance qui les séparait, huit cents kilomètres, teignait d'une platonicité si apte à lui plaire. Il s'inventait des histoires à bon compte, n'ayant rien à perdre en essaimant des mots sur papier. Sa vie était équilibrée.
    Pas autant qu'il aurait souhaité qu'elle le soit mais certainement pas désorganisée au point de tout remettre en jeu sur un soudain quitte ou double dénué de tout fondement.

    Tous les sentiments qu'il éprouvait, il en avait pleine conscience, concernaient une brune jeune fille éclatant sous le charme de ses vingt ans. Un fantôme du passé sur lequel il se serait révélé très en peine de mettre un visage. Qu'il aurait croisé dans la rue sans le reconnaître.
    Il était amoureux d'une ombre. Un des joyaux de cette armée en déroute: celle des amours passées. Il ressuscitait au travers de ces échanges épistolaires le spectre du jeune homme fougueux qu'il avait été et pas un instant l'idée qu'Emma ne partage pas semblable sentiment ne l'avait troublé. Ils jouaient à un jeu, pas si innocent et peut-être dangereux, mais dont la règle à la base impliquait qu'il n'y ait ni vainqueur ni vaincu.

    Pour preuve, depuis sept mois qu'ils avaient renoué, aucun ne s'était risqué à téléphoner à l'autre. Leur relation épistolaire leur procurait un bonheur intellectuel suffisant. Toutes les chimères engendrées par leur imagination fertile n'étaient rien d'autre que des rêves morts nés.
    C'est du moins ce qu'il estimait.


    Emma ne percevait pas les choses avec le même état d'esprit. Oh, elle n'était pas naïve au point d'espérer que les années écoulées ne soient qu'une virgule temporelle! Ses enfants se chargeaient, par la seule force de leur présence, de lui rappeler ses choix et que la vie, au contraire des jeux vidéo, ne possède pas de touche remise à zéro. Chacun se doit de vivre avec ses acquis, de les supporter parfois comme autant de fardeaux et d'encaisser le difficile poids des ans qui annihile jour après jour les opportunités de partie gratuite.
    Néanmoins, au-delà la façade pragmatique qu'elle s'était donnée pour mission d'arborer, se terrait une redoutable romantique, incapable de faire taire les voix qui lui serinaient de si plaisants refrains. Une part insoupçonnable d'elle-même aspirait à un bonheur d'avance compromis, insaisissable par essence car dépourvu de toute substance.

    Si elle avait su claquer le bec à cet irrépressible besoin d'accorder foi à ce qui ne relevait d'aucune teneur, rien sans doute n'aurait bouleversé sa vie. Rien, ou peut-être tout. Qui sait ce qui serait arrivé si ses doigts joints sur le stylo-plume qu'elle maniait à la perfection n'avaient confié le mensonge au papier bleu-vert dont elle usait pour sa correspondance?

   Quelques jours plus tôt, elle avait reçu une lettre de lui. Un nouveau coup au coeur. Au milieu de tout ce qu'il lui confiait de sa vie: un paragraphe entier consacré à un rêve qu'il avait fait, étrange, troublant, et dont le souvenir lui était apparu, étonnant de clarté, à son réveil.
    Il avait rêvé d'elle. Dans sa maison. Reconnaissant, piteux, qu'elle lui était demeurée évanescente bien qu'il l'ait à coup sûr identifiée comme étant Emma. Son intérieur lui était par contre apparu très reconnaissable. Et de lui décrire un hall minuscule ajouré par une porte à meneaux. Quatre marches pour atteindre une salle à manger parquetée, flanquée sur sa droite d'une cuisine carrelée de grès, de laquelle s'évadait un escalier droit -sept ou huit marches, il était resté indécis à ce sujet- livrant passage sur une coursive où trois portes apparaissaient visibles, sans qu'il ne sache sur quelle pièce chacune donnait attendu qu'elles étaient toutes trois fermées dans son rêve.

    Emma s'empressa de lui répondre qu'elle était soufflée, bluffée, tellement troublée par sa clairvoyance, inquiète pour dire vrai du poids d'un tel pouvoir. Comment avait-il pu deviner la disposition précise de sa maison, tellement en dehors des normes habituelles?

    Rien de tout cela n'était vrai. La maison qu'elle louait ne possédait pas la moindre petite marche et tout le sol, dans une disposition très classique des pièces, était recouvert d'un même carrelage marron clair.
    Mais il lui avait paru si plaisant de lui laisser à croire qu'il avait vu juste, que pareil phénomène ne saurait être dénué de signification, que toute chose possède un sens caché.

    Une idée stupide. Elle le reconnut bien volontiers... après avoir posté sa lettre.

    Le courrier qu'elle reçut en échange, deux semaines plus tard, la laissa sans voix. Tout à la fois désespérée et emplie d'un fol espoir.
    "Ce qui semble impossible pour tout individu lambda le devient pour moi!", se lamenta-t-elle.

    Dans sa lettre, il lui expliquait que, comme elle-même en faisait le constat, la justesse d'un tel rêve ne pouvait être fortuite. Il voyait là le symbole de cette clé qu'il recherchait depuis si longtemps, celle qui ouvrirait la porte de la cellule dans laquelle il végétait depuis tant d'années.
    Pour clarifier sa métaphore : il venait de quitter sa femme, il était désormais libre. Et ne souhaitait plus qu'une chose: la revoir au plus vite et, en filigranes et à mots couverts, renouer avec elle une relation depuis trop longtemps en suspens.

    Emma se contraignit à lire, relire, et lire encore cette lettre, à l'affût du trait d'humour dont elle le savait pourvu. Recherche infructueuse. Il était sérieux, inutile de se conter des histoires.
    Aucune aide extérieure ne lui avait été nécessaire pour se fourrer dans cette situation inextricable. Pas pour l'étonner! Elle semblait depuis toujours investie du secret pour s'embarquer dans des galères impossibles!

    Tourne et retourne, elle n'aboutit qu'à cette unique conclusion: deux solutions constituaient sa seule richesse. Révéler son mensonge et le perdre -aucune illusion à ce sujet!- ou trouver une maison correspondant peu ou prou à la description qu'il en avait faite. Pas chose facile! Elle était peut-être un brin naïve, mais pas à ce point!
    Elle s'accorda quinze jours, voire trois semaines, pour répondre à sa lettre.

    Il téléphona le surlendemain.

    Elle avait à peine eu le temps de prendre contact avec diverses agences immobilières. Sans succès bien entendu. D'autant qu'elle recherchait une location, ne disposant pas des moyens financiers nécessaires pour devenir propriétaire dans le cas où une telle perle rare se soit trouvée à la vente.

    Emma conservait un sentiment confus de leur conversation téléphonique. Facile d'échanger des mots par courriers croisés. On se relit, on remplace un mot par un autre. On supprime une phrase par trop révélatrice d'un sentiment que l'on n'a pas l'intime conviction d'éprouver. On dissimule au creux d'une phrase un propos sibyllin dont l'interprétation, par nature, peut épouser plusieurs sens.
    Tandis que là, au téléphone! Entendre sa voix au bout du fil et ne pas la reconnaître! Comment serait-ce possible après tant d'années? Lire au travers des phrases qu'il prononce une langue dont tant de clés lui font défaut pour savoir la traduire. Partager, ou tout au moins faire semblant, l'enthousiasme débridé dont il fait montre. Lui laisser à croire que ces vingt-cinq ans peuvent s'effacer d'un coup d'éponge magique. Résister à l'affreux désir d'avouer sa peur, de lui hurler que soudain tout cela l'effraie, qu'elle désire ardemment que l'on bouleverse sa vie, mais lentement, si lentement.
    Et avouer, si confuse, qu'elle n'est pas certaine qu'il soit le bouleverseur attendu.

    Sans en ressentir la plus petite fierté, Emma pense qu'elle a su jouer le jeu. Qu'elle a donné les bonnes réponses aux questions qu'il a posées. Que le délai de réflexion qu'elle lui a arraché -quinze jours- sera suffisant pour amener sa décision à maturité. Que la promesse du bientôt ne sera pas celle du redoutable jamais. Qu'elle n'a pas, par maladresse et idiotie, abdiqué toute possibilité de retarder les échéances.
    Que va-t-elle faire? Comment saura-t-elle gérer cette détestable situation? Elle n'en sait rien! Diable, comment pourrait-elle savoir? Elle ignore ce qu'elle veut en définitive! Tout cela a mûri trop vite. Par sa faute!
Comment un jeu aussi plaisant, si plein de charme, a-t-il pu aussi rapidement virer au cauchemar? Elle s'est sevrée de toute opportunité de faire marche arrière. Hier, au téléphone, il lui a dit que sa lettre de démission serait dès demain sur le bureau de son patron. Deux semaines à passer, a-t-il ajouté, quinze ridicules journées pour brader un quart de siècle d'existence, pour récupérer les quelques billes qui vaillent encore la peine d'être rangées au fond du sac.
    Après, il se mettra en route, larguera son passé, bribe après bribe, au long des huit cents kilomètres qui les séparent.


    Emma se déteste de plus en plus, jour après jour. En elle enfle l'insupportable prescience qu'il représente son ultime espoir, sa dernière balise avant naufrage définitif. Cela ne fait qu'accroître la mauvaise opinion qu'elle a d'elle-même. Elle brûle autant de le revoir qu'elle appréhende le jour de sa venue.
    Sans compter qu'elle ne sait toujours pas quoi inventer pour la maison. Des villas, des pavillons, des appartements, elle en a visité des dizaines. Rien qui corresponde à ce qu'elle recherche. Ni seulement qui s'en rapproche.
    Et puis, elle a pensé que même si elle trouvait un logement doté d'une disposition des pièces telle qu'il l'a rêvée, l'adresse ne correspondrait pas à celle où il lui adresse ses courriers depuis sept mois. Oh, elle se sent capable de prétendre qu'une amie lui a servi de boîte aux lettres parce que...
    Elle pourrait inventer mille fausses bonnes raisons mais bâtir une histoire neuve sur des bases aussi vacillantes reviendrait à se tirer une balle dans la tête pour vaincre une rage de dents.

    Les enfants, de toute façon, se refusent à déménager. Un bon peu de leur existence repose entre ces quatre murs où ils ont fini de grandir et elle ne risque pas de leur dévoiler la raison profonde qui l'incite à vouloir déménager. Ils ont seize et vingt ans, plus des petits bouts que l'on balade d'un endroit à un autre sans leur demander ce qu'ils en pensent.
    Chaque heure à fuir referme les mâchoires de l'étau sur elle. Il ne lui reste que cinq jours pour prendre une décision. Et plus le temps passe, moins elle perçoit où elle en est. Il téléphone désormais chaque soir, dévoile ses batteries avec de moins en moins de vergogne, expose ses sentiments comme un boulanger ses croissants en insistant sur le côté croustillant et doré.

    Emma sait maintenant qu'elle ne lui dira rien par téléphone. Elle a trop honte d'elle. Sans être persuadée que le mettre devant le fait accompli soit la meilleure des solutions, elle n'en imagine aucune autre.
    Et puis, elle aime s'en remettre au sort. A toujours agi ainsi. Il prétend, au téléphone, que son sentiment est désormais à l'égal de celui qu'il éprouvait vingt-cinq ans plus tôt. Elle en doute mais se plaît à y croire et estime que cet amour qu'il prétend ressuscité de ses cendres sera suffisamment fort pour lui faire accepter son mensonge.
    À bien y regarder, c'est un tout petit mensonge. Un mensonge d'amour.


    Le délai est écoulé. Trop tard pour rectifier le tir. Le dernier grain de sable a rejoint le fond du sablier. Emma n'a en rien changé sa tactique. Avant-hier cependant, elle a eu une idée folle: mettre le feu à sa maison. Un moyen radical de tordre le cou à toutes ses interrogations. Plus de maison, plus de mensonge.
    Mais quel prix à payer! Au dessus de ses moyens. Elle ne s'est pas sentie assez forte pour affronter toutes les complications liées à un tel événement.

    Alors elle attend, prête à s'expliquer. Pied à pied s'il le faut. Les mots qu'elle roule depuis des jours dans sa tête sont ficelés en phrases bien polies. Elle a prévu, du moins le pense-t-elle, chaque objection de sa part, a affûté toutes ses répliques.

    Le jour prévu de sa venue, coeur serré, l'âme souffrant mille maux, elle attend. Coeur en fête, l'âme légère, elle attend. Et elle attend tout le jour, et même un grand morceau de la nuit, le coeur et l'âme ballottés sur la houle de tant de sentiments qu'elle se contraint à taire.

    Elle attend encore tout au long du deuxième jour et un petit bout de la nuit, le coeur silencieux et l'âme à vif.

    Elle attend jusqu'au soir du cinquième jour, par intermittences, et tâche de dormir la nuit, le coeur sec et l'âme de couteau qu'elle plantera sans fléchir dans le coeur de celui qui ne sait plus téléphoner, qui la laisse s'étioler sans se manifester.

    Au dixième jour, elle n'attend plus. Elle a compris. Ainsi, ce n'était que pour ça! Monnaie de sa pièce et plat qui se mange froid. Elle a appelé chez lui ce soir, a trouvé le courage de le faire. Personne!
    Elle comprend, quelque part au fond d'elle, dans un tout petit recoin où le coeur et l'âme sont interdits de séjour, qu'il ait souhaité se venger, lui faire comprendre l'intensité du mal dont il a souffert vingt-cinq ans plus tôt.

    Au vingtième jour, Emma n'aspire plus qu'à une chose: oublier tout ça et donner enfin dans sa vie le grand coup de balai qu'elle se promet depuis... depuis... si longtemps qu'elle est incapable de s'en souvenir.
    Elle ne cherche même plus à le joindre, elle n'a pas besoin d'explications. Son téléphone reste muet de toute façon. Et puis, elle a peur de tomber sur l'autre, sa femme.

    Le matin du trentième jour, les cartons sont prêts, les affaires emballées. Emma attend... le camion de déménagement.

    Elle a visité une maison à une quinzaine de kilomètres de là, dans un village tranquille. Un petit truc sympa que lui a proposé une des agences qu'elle avait contactées. Rien à voir avec ce qu'elle recherchait mais la maison est jolie, un petit jardin l'entoure et le loyer est moins élevé qu'ici. Les enfants ont un peu fait la gueule mais elle a profité du grand coup de balai pour foutre à la poubelle cette sale manie de toujours agir en pensant d'abord aux autres.
    Rompre le plus de ponts possibles sera une excellente chose. Elle a décidé de se rendre invisible aux ombres de son passé, de tout recommencer. Non pas à zéro, elle n'est pas soudain devenue stupide, mais, en s'efforçant d'occulter ce qu'elle a été, tendre vers ce qu'elle souhaite devenir. Elle s'est arrangée pour que ne la retrouve là où elle fuit que les très rares personnes, deux amis d'enfance pour solde de tout compte affectif, sans lesquelles elle ne se sentirait pas le courage de continuer.


    Trois mois ont disparu, emportés dans le morne tourbillon d'un triste été. L'automne, cruel, arrache leurs premiers cris de détresse aux feuilles désolées. À une vingtaine de mètres de l'ancienne maison d'Emma, deux enfants brûlent les heures creuses d'un mercredi matin. Il leur tarde que vienne l'après-midi et l'entraînement de foot.
    Eternel conflit d'intérêt entre les jeunes qui poussent les jours que s'efforcent de retenir leurs aînés.

    À l'aide d'un lance-pierres de facture artisanale, ils tirent chacun à leur tour cinq cailloux en direction de la boîte aux lettres métallique de la maison qu'occupaient autrefois Emma et ses enfants. Le plus âgé des deux tient les comptes de leurs exploits sur un petit carnet bleu à spirale.
    Ils s'arrêtent soudain et planquent dans leur dos arme et munitions tout en affichant sur leur visage un air angélique qui ne tromperait personne. Le facteur vient d'apparaître à l'angle de la rue; il la remonte d'un pas vif, un paquet de lettres à la main.
    C'est d'ordinaire un charmant garçon, prêt à rendre service, mais, ce matin-là, il a les nerfs. Le collègue qui l'a remplacé les deux premiers jours de la semaine lui a laissé une masse considérable de courrier en souffrance. Il va finir à toutes les heures! Il en a pleine conscience et effectuer sa tournée au pas de course lui permettra au mieux de rattraper une partie de son retard.

    Lorsqu'il arrive à hauteur de l'ancienne maison d'Emma, il n'a qu'une seconde d'hésitation avant de glisser une enveloppe blanche dans la boîte aux lettres. Il n'a décidément pas de temps à perdre à faire un retour pour changement d'adresse. La jeune femme brune qui logeait là autrefois n'avait qu'à mieux gérer le suivi de son courrier!

    Dès que la silhouette bleue animée d'une démarche saccadée se retrouve avalée par l'angle de rue opposé, les deux gamins se précipitent vers la boîte aux lettres qui leur servait de cible juste avant l'intrusion du facteur.
    Avec des gestes de conspirateurs, ils s'approchent de la maison inhabitée, jettent un coup d'oeil à droite et à gauche avant que le plus grand d'entre eux n'ouvre la boîte d'un geste sec et ne s'empare de la lettre.
    Il la glisse aussitôt entre son pull et son tee-shirt dans la ceinture de son pantalon. Sans se presser, ils marchent ensuite vers la maison du plus jeune; ses parents travaillent tous les deux, leur laissent le champ libre.

    Affichant l'air gourmand de ceux qui vont faire une bêtise promise à l'impunité, ils ouvrent l'enveloppe. Celle-ci recèle une carte postale. Un paysage d'hiver. Des arbres croulant sous le poids de la neige.
    Ils retournent la carte et prennent connaissance du texte, butant parfois sur certains mots. Puis ils la relisent. N'y découvrent décidément rien qui vaille la peine de conserver la carte. Alors, ils se rendent à la salle de bains, déchirent l'enveloppe en petits morceaux dans le fond du lavabo, posent la carte dessus et mettent ensuite le feu à l'aide d'un briquet subtilisé, un trésor de guerre d'inestimable valeur.
    Les mots tracés à l'encre noire d'une écriture malhabile disparaissent, rongés par les flammes.


   Emma,


    Voilà si longtemps que je voulais t'écrire. Je sais que tu n'accordes au divin qu'une vague miséricorde. Tout comme moi. Dis-moi alors comment nommer ce qui m'a puni de tous nos stupides mensonges. Pourquoi avons-nous cherché à mettre du piment dans nos retrouvailles alors que la vie se charge déjà de régir tout ça?
    Je voulais connaître la profondeur réelle de tes sentiments mais je n'ai pu apprendre le dénouement de l'histoire. La veille du jour où je voulais tout te révéler par téléphone, j'ai été victime d'un très grave accident de la route. Je suis resté près d'un mois dans le coma et je retrouve aujourd'hui seulement le plein usage de mon bras droit. Je sais que tu as menti à propos de mon prétendu rêve mais j'ai tout de suite compris ce qui t'incitait au mensonge. Cela m'a fait autant peur que plaisir. Une peur panique. Un plaisir fou.
    Je trouve enfin aujourd'hui le courage de t'avouer que cette maison existe. Si je te l'ai si bien décrite, c'est parce qu'il s'agit de la mienne. Cette maison dans laquelle je vis seul depuis tant d'années et où je t'attends désormais.


    Pardonnons-nous nos mensonges et réponds-moi vite.

                  Un vieil amour d'été.









 

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Commentaires (1)

1. justa3 (site web) 18/02/2010

bonsoir,
Il n'est pas étonnant que les deux protagonistes mentent, ils essaient de paraître, de donner une meilleure opinion d'eux-mêmes, et c'est déjà mal parti. De toute façon, il est toujours risqué de revoir quelqu'un vingt-cinq ans après, on est souvent déçu et l'on se trouve en face d'une personne qui vous parait étrangère. Hélas, la vie a fait son travail de sabotage.Tout est perdu.

bonne soirée

justa

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