La jeune fille sur l'île

       Vingt années passées sur la mer ça marque forcément. Le temps libre à rêver existe sur les bateaux de pêche, le milieu s'y prête. Et ça donne des idées. Des et si... ! Parce que toutes les situations imaginaires ont un fond de vérité et que les îles ça inspire. Les jeunes filles aussi ! Texte primé en 2014 à Dijon.

 

 

                                        La jeune fille sur l'île

 

 

 

 

 

 

 

 

Impossible de me rendormir. Les oiseaux de mer mènent sarabande. La raucité de leurs cris incessants me fait frissonner de peur. Le vent, ivre de rage, griffe tout sur son passage.

En bas, un volet frappe avec force contre le mur de la maison. Je sursaute à chaque claquement. La rumeur de la mer me parvient, nette et claire, dans la clameur furieuse de ses vagues hérissées contre les rochers. Chaque lame se fracasse dans un grondement formidable qui décroît comme à regret jusqu'au prochain assaut.

 

Papa n'est pas rentré…

 

Je tremble d'effroi au moindre bruit insolite. Mugissant sa colère, le vent s'engouffre sous les tuiles. Je crois en avoir entendu quelques-unes s'écraser au sol.

Pourquoi me suis-je réveillée ? Est-ce le bruit de la tempête ou bien un mauvais rêve ?

J'ai envie de hurler, d'appeler mon père au secours. Lui seul sait me consoler lorsque la peur s'empare de moi. Lui seul connaît les mots susceptibles de m'apaiser.

 

Mais que peut-il bien faire ?

 

Le voilà parti depuis deux jours déjà. Il s'est embarqué mardi matin pour aller vendre son poisson. Il aurait dû rentrer dans la soirée. Au plus tard…

Il sait que je n'aime pas rester seule sur l'île.

 

Les goélands continuent de me bombarder de leurs cris assourdissants. Eux apprécient le gros temps. La mer déchaînée leur livre sans retenue le fruit salé de ses entrailles. Crient-ils en guise de remerciement ou pour en réclamer davantage ? Je me le demande ! Mais je comprends aussi que cette question ne sert qu'à détourner mon esprit de ses dangereux chemins d'errance.

Par chance, la petite île sur laquelle nous vivons est bordée à l'ouest par des falaises abruptes. Elles nous préservent de la furie de la mer. Sans cela, je crois que les vagues auraient depuis longtemps submergé notre maison.

 

Je sursaute. Le volet vient à nouveau de battre. Si je n'étais pas aussi peureuse, je descendrais le bloquer.

Seule dans la nuit, je n'oserai jamais.

 

Ah, si papa pouvait rentrer !

 

Personne ne saurait mesurer le bonheur que je ressens lorsque j'entends, au loin, pérorer sa corne de brume. Il m'avertit ainsi de son retour. Aussitôt, quoi que je fasse, je laisse tout en plan et m'en vais guetter son arrivée, assise sur le banc qu'il a façonné dans un tronc flotté par la mer. Je respire en silence, à l'affût du bruit de ses bottes raclant la pierraille du chemin qui mène de la plage jusqu'au sommet de la falaise.

Sitôt rendu, il m'embrasse, frotte ma joue de sa barbe naissante. Ça pique un peu. Mais j'adore quand il fait ça ! Après, il me raconte ce qu'il a pêché pendant que je lui prépare un bon café chaud.

 

Cela fait si longtemps que nous habitons cette petite île, perdue à quelques milles de la côte. Autrefois, quand j'étais encore une toute petite fille, d'autres familles vivaient ici. Mais tous sont partis. Hélas…

Il faut reconnaître que l'existence est rude sur ce bout de rocher malmené par la mer et écorché par le vent une large moitié de l'année. Papa, lui, n'a jamais voulu s'en aller. Je sais pourtant ce grand vide en lui depuis le décès de maman. Mais s'il l'a fait, c'est pour moi. Pour que nous restions toujours ensemble.

 

Mais pourquoi n'est-il pas encore rentré ?

 

Le volet vient de battre à nouveau. Seule dans le noir, les ululements du vent me semblent ténébreux, lugubres… au point qu'ils me donnent la chair de poule. Les cris déchirants qu'ils arrachent à la maison me font songer aux plaintes d'une personne en souffrance.

La mer ne se calmera pas aujourd'hui. Je sens dans l'air une humidité prégnante. Cette odeur typique des jours de tempête, née des algues fouaillées où se chamaillent l'iode et le sel.

 

Lorsque j'étais encore toute petite fille, papa m'a enseigné toutes les vérités de notre île : identifier les oiseaux de mer à leurs cris, deviner dans les effluves de l'air un proche changement de temps, lire dans les vents d'ouest toutes les nouvelles du large, reconnaître toutes les plantes de l'île... et tant d'autres choses !

Je ne suis jamais allée à l'école. Papa disait qu'il saurait mieux que tout autre m'enseigner ce qu'il faut savoir dans une vie pour en apprécier vraiment la juste mesure.

 

Une tuile vient de tomber. Je n'ai pu réprimer un cri d'effroi. Je crois que je vais me lever. J'en profiterai pour ouvrir une des fenêtres de la cuisine. Comme ça, j'entendrai mieux la corne de brume lorsqu'il rentrera.

Il ne fait pas chaud en dehors des couvertures. J'enfile ma robe de chambre. La rampe d'escalier est toute moite. Cette maudite humidité pénètre tout, lèche toute chose de sa langue salée.

 

J'ouvre la fenêtre. Le bruit de la mer devient plus terrible encore. Les vagues doivent être monstrueuses. J'ai beau tendre l'oreille, aucun son de corne ne me parvient. De toute façon, les vagissements du vent recouvrent tout. Le volet claque une fois de plus ; je sors pour le bloquer. Ce bruit m'est devenu intolérable !

Je dois m'appuyer au mur pour ne pas perdre l'équilibre. Le vent draine en son sein d'infimes particules d'embruns qui me flagellent le visage de leur mauvaise humeur saline. Je trouve enfin la clenche scellée au-dessus du larmier.

Qu'au moins cesse ce sinistre bruit !

Je me dépêche de rentrer pour me préparer un café. Il doit être moins de cinq heures. Le coq n'a pas encore chanté.

 

Sans vouloir réellement me l'avouer, je commence à être inquiète. Papa a beau me répéter que son bateau n'aime que le gros temps, je trouve son retard bien étrange.

Pourvu que la mer...

Oh ! Ça lui est déjà arrivé de traîner en chemin, retenu comme il le dit avec un beau sourire dans la voix, par quelque troublante sirène. Mais jamais plus d'une demi-journée.

Alors deux jours...

 

Je sursaute. Le coq vient de lancer son premier chant. Ce bruit, tout proche, m'a surprise et effrayée.

 

Je n'ai rien pu avaler. Je vais aller nourrir les poules ; cela m'occupera un peu. La pluie s'est remise à tomber, drue et froide. Le vent modère sa peine. À peine le temps d'un aller retour au poulailler… me voilà trempée. Je ne peux plus supporter ce temps. Si papa a vu juste, rien ne changera avant deux jours. Jusqu'à ce que revienne la lune gibbeuse. Après, tout devrait s'arranger.

Je ne tiendrai pas sans lui jusque là…

 

 

La matinée s'est étirée en longueur. Je n'ai pour ainsi dire rien fait. Je n'ai quitté le havre du fauteuil près de la cheminée que pour alimenter le feu en bûches. Je dois entretenir une belle flambée. Que papa puisse se réchauffer dès qu'il sera rentré !

Pour l'heure, je l'attends encore.

 

La tempête semble avoir atteint son paroxysme. Le grondement de la mer est infernal. À tout instant, je m'attends à ce qu'une vague s'écrase sur la maison. Je sais bien que c'est impossible. Mais jamais le tumulte des flots ne m'a paru aussi intense. J'ai depuis longtemps renoncé à dénombrer les tuiles envolées. Même le bruit de leur chute ne m'émeut plus. Si cela doit continuer, il n'en restera plus une seule.

Les oiseaux de mer se sont tus. Leurs cris me manquent à présent. J'ai l'affreuse sensation qu'eux aussi m'ont abandonnée. Je ressens quelque honte à l'avouer mais tout à l'heure j'ai pleuré. Ce doit être cette atmosphère pesante. Et cette solitude qui m'oppresse. Qui m'obsède.

 

Mon Dieu ! Que je me sens seule ! Pourvu que papa ne tarde plus maintenant !

 

La pluie cingle les vitres. Il ne doit pas faire bon se trouver en mer !

Une fois où papa m'avait emmenée avec lui à la pêche, nous avions essuyé un grain. J'avais alors éprouvé un curieux sentiment. Pas la peur de mourir. Non ! Mais l'étrange sensation d'un profond désintéressement face à mon sort.

Devant la terrible puissance des éléments déchaînés, j'avais réalisé la précarité de mon existence. Sa modicité surtout. Que valent deux petits êtres crispés au bastingage de leur navire, perdus sur l'immensité marine en colère ? Quel crédit accorder à ces deux vies ?

J'avais compris ce jour-là qu'il importe surtout de vivre, quelle que soit la vie qui nous est imposée.

 

Il m'a semblé tout à l'heure entendre la corne de brume. Mais il y a si longtemps… Ce devait être le vent, impétueux et virulent, s'engouffrant dans quelque anfractuosité rocheuse.

 

Un énorme fracas secoue soudain la maison.

Que s'est-il passé ?

 

Je me mets à tousser. La pièce s'emplit d'une fumée âcre et irritante. La cheminée vient sans doute d'abdiquer sous les coups de boutoir répétés des bourrasques assassines. J'ouvre les fenêtres pour pouvoir respirer. La pluie tombe, impitoyable, inexorable. Je me recroqueville dans le fauteuil. Quelques sanglots m'échappent.

 

     PAPA ! REVIENS !!!

 

 

Je ne sais pas comment j'ai fait pour me rendormir ! Il est tard maintenant. Rien n'a changé. J'ai froid. Et je ne peux même plus faire de feu à présent !

 

Le vent mugit toujours mais la mer semble avoir tempéré sa colère. Les vagues déferlent, plus espacées, moins violentes aussi. La pluie, elle, ne veut pas se calmer. Rabattue en rafales par le vent, elle continue de griffer les carreaux comme un animal ivre de rage.

 

Je ne resterai pas seule une nuit de plus ! Si d'ici une heure ou deux papa n'est toujours pas rentré, je partirai. Une chance, nous possédons deux bateaux !

Sans cela, qu'adviendrait-il de moi ?

 

J'éprouve un douloureux sentiment. Le sang bat à ma tempe comme jamais. Ce retard n'est pas normal. Quelque chose de grave a dû lui arriver. Le moteur du bateau en panne ? Une blessure ? Qui sait ?

Et nous n'avons pas le téléphone bien sûr ! Nous sommes trop loin de tout !

Une tuile vient de s'écraser au sol. Je ne tolère plus cette attente. Longue, interminable, stérile. L'angoisse m'étreint. Le moindre bruit m'arrache un cri. Je me sens dépossédée.

Je dois quitter l'île. Sans tarder. La vie de papa en dépend peut-être.

 

Voilà ! Je suis prête ! Bottes, ciré, suroît. Je peux affronter la tempête. Mais il me faudra avant vaincre ces maudites falaises. Que je les crains !

 

Bon ! Courage ! Allons-y !

Je suis consciente du pari insensé que je tente. Mais il est vital que je quitte l'île. Pour papa ! Et puis la vie n'y est pas possible pour une jeune fille seule.

Surtout quand de surcroît elle est aveugle de naissance !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                    

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