L'alliance

          Une nouvelle dont l'écriture se serait révélée impossible quelques décennies plus tôt. Un texte dans l'air du temps, plein de mystère et de ce sentiment curieux et insaisissable : l'amour.

 

                                         L'alliance

 

      Les hostilités s'étaient déclenchées avant même que le quai de la gare n'ait eu le temps de s'évanouir. Simple chamaillerie au départ. Place coté fenêtre ou coté couloir? Rien d'important, que du futile!
      Mais, depuis quelques années, ils avaient appris l'art douloureux d'ériger des montagnes en partant de rien. Tout bois procurait feu et une braise patientait toujours qu'un souffle l'attisât.

      Il avait bénéficié de la vue à l'aller, il était hors de question qu'elle lui fasse don de ce privilège au retour. Non qu'elle fût particulièrement encline à admirer le paysage, du rien un peu tristet entre Liévin et Argentières, elle envisageait même surtout de dormir, mais faire présent d'une place qui lui revenait de droit lui aurait coûté.

     Il savait qu'elle allait s'assoupir, elle ne faisait jamais rien d'autre que dormir dans les trains, aussi lui avait-il reproché de le priver d'un plaisir simple pour le simple plaisir de se montrer détestable à son encontre.
     De fil en aiguille, et sur un ton crescendo, chaque temps vécu de leur week-end avait été évoqué, chacun reprochant quelque chose à l'autre, comme deux boxeurs qui auraient échangé des coups, à chaque fois plus violents, mais inaptes à accoucher du coup décisif, celui qui ne laisse à l'autre aucun espoir de se relever. Tout cela, bien sûr, à grand renfort de voix et sans éprouver la moindre vergogne à s'exhiber ainsi devant leurs voisins de wagon.

      Lasse de chercher en vain à l'étendre pour le compte, elle s'était résignée à user de la meilleure arme dont elle disposât. Une arme imparable. Elle avait appuyé sa tête contre la vitre, puisqu'elle occupait naturellement la place côté fenêtre, et s'était endormie, l'abandonnant de la sorte à son lamentable sort, seul et, comme d'habitude, désemparé par cette démission volontaire. Jamais il ne s'était habitué, ni ne s'habituerait, à ce que leurs combats cessent par défaut de combattants. En outre, à ses yeux, c'était elle dans ces circonstances qui remportait la victoire.

       Un bruit la réveilla. Un cliquetis métallique, insolent et insistant. Elle ouvrit les yeux et constata deux choses de manière quasi simultanée. Deux choses qui, à l'évidence, s'imbriquaient et allaient de pair. Le train était immobile et son mari, planté sur le quai de la gare, tapait à la vitre contre laquelle elle s'était endormie. Il cognait du dos de sa main gauche repliée sur un rythme régulier, et son alliance claquait d'un vilain ton sec. A ses lèvres, un étrange sourire laissait planer le doute quant à son état d'esprit.
       A peine eût-elle accusé le choc de la surprise que le train s'ébroua. Ses lèvres dessinèrent un "oh!" de surprise. De multiples pensées se télescopèrent dans sa tête, inspirées par l'étonnement, la colère, le doute et l'incrédulité. Son désarroi toucha cependant à son paroxysme lorsque son mari, qui avait emboîté d'un pas calme la marche du train, retira l'alliance à son doigt avant de la jeter d'un geste négligent comme il se serait défait d'un objet superflu, d'une main nonchalante mais ferme. Il fit encore quelques pas, le regard planté dans le visage outré et horrifié qu'elle lui offrait puis, vaincu par le train qui prenait de la vitesse, il s'immobilisa et agita doucement sa main veuve de l'alliance tandis que son visage affichait soudain une expression de regret tourmenté.

       A s'en donner le torticolis, elle écrasa son nez à la vitre et fixa jusqu'à ce qu'elle ait diparu la silhouette figée de son mari, main levée et ironie douceureuse peinte à ses lèvres. Lorsqu'elle retira son visage de la vitre glacée, la surprise et l'inquiétude avaient libéré la place pour une colère froide, lointaine cousine de la haine. Il venait de la bafouer, de la ridiculiser, devant les autres voyageurs. Peu importe qu'aucun ne les connaisse. Pire, il avait remporté la victoire dans leur dispute, l'abandonnant à son triste sort dans ce train qui les ramenait chez eux.
       Ce pluriel prenait tout à coup une très amère saveur. Elle le détestait désormais d'avoir ainsi transgressé les règles non écrites de leurs disputes conjugales.

      Une pensée lui traversa alors l'esprit. Fulgurante. Une pensée qui mua son rictus de colère en sourire sardonique. D'une main fébrile, elle attrapa son sac à main posé à côté d'elle sur la banquette. Un éclair de triompe alluma des quinquets dans ses yeux lorsqu'elle découvrit, trônant au beau milieu du sac, le portefeuille en cuir noir de son mari. Elle l'y avait elle-même rangé après avoir exhibé leur carte de réduction au contrôleur, peu après leur départ. Mon Dieu, quel être stupide! Fallait-il que son mari soit particulièrement idiot pour être descendu du train sans prendre la peine d'emporter avec lui papiers et argent.
       Elle se mit à rire, le regard perdu au travers de la fenêtre sur un paysage gris et morne qu'ellle ne voyait pas réellement. Comment allait-il se débrouiller, seul et sans un sou vaillant, dans cette ville inconnue? Elle savoura par avance la mine défaite et déconfite qu'il afficherait lors de leurs retrouvailles à venir.

       Satisfaite et rassurée quant à l'identité du véritable vainqueur de leur joute dominicale et conjugale, elle referma son sac après un dernier coup d'œil sur le précieux trophée puis le cala dans son giron avant de refermer les yeux, l'esprit à nouveau apte à reprendre le cours de sa somnolence.


       L'air empestait l'abandon, l'oubli et le froid. Deux jours. Volets clos et chauffage coupé. L'appartement semblait plongé en désolation. Elle alluma les plafonniers de la salle à manger et de la cuisine, régla le thermostat sur 20°. Elle quitta alors son manteau, réchauffée par ses dix minutes de marche depuis la gare, leur valise pendue à tantôt l'un ou l'autre de ses bras. Elle l'avait abandonnée dans l'entrée, fâchée avec elle jusqu'à au moins demain matin.
       Des pensées autres qu'un bagage à défaire allaient occuper sa soirée. Depuis qu'elle avait franchi le seuil de la porte, elle guettait la sonnerie du téléphone, témoin prévisible de l'appel au secours de son mari. Elle savourait par avance cet instant.

       Elle songea soudain que par un exceptionnel concours de circonstances, il allait peut-être réussir à revenir par ses propres moyens. Elle se résolut à ne pas lui offrir le bonheur de trouver la porte ouverte. Elle marcha jusqu'à l'entrée, donna deux tours à chacun des trois verrous. Son trousseau était pendu à l'écusson de bois où ils rangeaient leurs clefs; il devrait connaître l'humiliation de sonner afin qu'elle lui ouvre.
       Satisfaite, elle revint dans la salle à manger. La pièce lui sembla soudain froide, désincarnée. Elle souffrit à se l'avouer mais il y manquait la présence de son mari quand bien même celle-ci l'horripilât les trois-quarts du temps.

       Elle fit lentement le tour de la table en résine imitation chêne, autorisa sa main à promener au long du dossier des six chaises qui la ceignaient. Combien de disputes avant, pendant et après l'achat de cet ameublement? Impossible à dire! La lutte s'était révélée âpre. Ils n'étaient d'accord sur rien... hormis le fait qu'il était grand temps de remplacer table et chaises qui les accompagnaient depuis plus de vingt-cinq ans. Un sourire monta à ses lèvres, qu'elle assassina sur le champ. L'heure n'était pas aux attendrissements. L'affront qui lui avait été fait ne se laverait pas dans la tendre réminiscence de leurs souvenirs communs.
       Elle conçut alors une splendide idée de mise en scène. Touche finale pour mieux l'avilir à l'instant penaud de son retour. Placer son portefeuille en plein centre de la table nue, vibrant symbole de son manque de discernement et de réflexion. Voilà le fruit d'un remarquable esprit!

       Elle attrapa son sac à main, l'ouvrit, en dégagea l'objet de son courroux d'une main volontaire. Tandis qu'elle le plaçait au milieu de la table, une feuille blanche détacha un angle entre les ouïes de cuir noir. Soudain intriguée, elle écarta les pans du portefeuille, découvrit une page de carnet à petits carreaux pliée en deux. Légèrement tremblante tout à coup, elle la déplia et prit connaissance des quelques lignes écrites à l'encre bleue par la main de son mari. Une écriture tremblée et dépourvue de toute beauté graphique.

       Contrairement à ce que tu crois, je ne l'ai pas oublié. Peu m'importe en fait, argent et papiers. Là où je vais, ils ne me seront pas utiles. Une vie neuve ne s'ébauche pas sur de vieilles bases. Ne m'en veux pas, pas plus que je ne t'en voudrai. La route n'était plus assez large pour nous deux.
          A un de ces jours peut-être... mais j'en doute.
                                           Feu ton mari


      Elle demeura pétrifiée, assommée par la lecture des quelques lignes de ce message bref mais assassin. Elle avait l'air fine avec sa mise en scène! Elle avait voulu faire la faraude mais se retrouvait ridiculisée. Un monde entier s'écroulait sur elle. Et pas n'importe lequel. Le sien! Un monde peut-être tout étriqué, réduit à une existence terne et banale en compagnie d'un homme qu'elle n'aimait plus mais sans lequel elle ne se sentait pas le courage de vivre.
       Encore qu'elle comprit là, dans l'instant, qu'elle se trompait de vérité, qu'elle se mentait encore une fois comme elle le faisait depuis longtemps déjà. Se serait-elle sentie aussi anéantie si le sentiment qu'elle éprouvait pour lui avait réellement disparu? Le fracas d'une existence trop longtemps partagée lui avait fait perdre le mode d'emploi. Le bonheur s'était sauvé, en catimini, emmenant dans ses poches de manteau l'espoir qu'ils caressaient tous deux d'avoir un tout-petit. Cet enfant jamais né n'avait pu dégager de nouveaux horizons à leur univers.
       Sur ce monde gâché, et semblait-il perdu, elle se mit soudain à pleurer, à déverser de ses yeux des larmes depuis si longtemps refoulées. Puisque le malheur tenait tant à elle, pourquoi ne pas s'y noyer?


       Les hirondelles fuyaient essaimer de nouveaux printemps sous d'autres cieux. Le ciel refait à gris, menaçait de tomber. Son mari avait disparu depuis sept mois. Jour pour jour. De lui, pas nouvelles.
"Proverbe à la noix!", avait-elle mille fois songé. Etait-il seulement vivant? Rien ne l'affirmait, pas plus que son contraire. Les autorités auprès desquelles elle avait signalé sa disparition ne s'étaient pas gênées pour lui rire au nez. Presque ouvertement. Aucune loi n'interdit à quiconque de reprendre sa liberté. L'oiseau s'était enfui parce que le nid ne lui plaisait plus mais personne n'avait mandat pout l'y ramener de force. "Il finira bien par revenir!", l'avaient-ils rassurée tandis que leurs yeux claironnaient : "Ou pas!".

       Chaque jour avalé par la spirale mauvaise du temps impassible avait grignoté l'espoir qu'elle entretenait par force. Lasse, épuisée, elle s'était de moins en moins souvent demandé : Où est-il? Que fait-il? Comment va-t-il?.
Curieusement, les bons souvenirs de leur vie commune passée étaient revenus fleurir à la surface de sa mémoire, étouffant ceux plus ternes. Elle s'était peu à peu rendu compte qu'il était l'homme d'une vie, la sienne, qu'aucun autre être au monde n'aurait pu la supporter. Elle avait abusé de sa patience, avait transformé leur amour premier en joute au quotidien comme si les victoires qu'elle y remportait l'aidaient à mieux se convaincre de sa propre existence.
       A toujours s'efforcer de paraître affable envers ceux qu'elle côtoyait au travail et dans la vie de tous les jours, elle avait reporté son aggressivité sur la seule personne qui l'aimât vraiment négligeant le fait que l'amour vit d'échanges, qu'il se nourrit de ce qu'il reçoit et ne peut subsister sur de pauvres miettes. Au tennis des mots d'amour, son mari restait seul à s'entraîner au mur; elle renvoyait rarement la balle.
Tout ce que l'on ne donne pas aux autres on se le prend à soi-même.

       La pauvre handicapée du sentiment qu'elle était avait souffert à montrer combien elle chérissait ce qu'il lui apportait. Croyant se mieux bâtir, elle avait détruit ce qui de fait la portait. Incapable de subir plus longtemps sa tyrannie sans doute s'était-il laissé convaincre qu'une vraie absence est plus facile à endurer qu'une fausse présence.
       Toutes ces vérités révélées, mais surtout reconnues et avouées, lui avaient miné l'esprit et contrarié la santé. Son corps avait fondu et sans le cocktail de médicaments qui paradaient en troupes bien ordonnées sur le marbre de la commode nul doute qu'elle n'aurait pas tenu le choc.

       Elle ne souhaitait d'ailleurs guère plus que ça reprendre goût à la vie. La sienne manquait de sel depuis déjà si longtemps. Seul le travail parvenait à rythmer et donner un sens à ses semaines. Mais que les samedis semblaient longs. Et que dire des dimanches!
       Beaucoup d'images venaient hanter ses jours et traumatiser ses nuits. Des images de mauvais rêves, propres à miner un moral déjà vacillant. Parmi celles-ci, revenait fréquemment celle d'une alliance brandie sur un vilain quai de gare dans un geste résolument ostensible qui se voulait cérémonial sinon théâtral. Quoi de plus explicite que ce symbole jeté pour exprimer la mort d'un sentiment?

       Il lui arrivait même, au cours de ses cauchemars d'entendre distinctement le son clair et ironique de l'alliance roulant sur le béton froid du quai. Bruit métallique et répétitif qui générait en elle d'atroces migraines. A chaque réveil de ce cauchemar récurrent, elle se levait, vidée de toute substance, abattue à l'avance par la charge d'énergie dont elle devrait faire montre pour vaincre un jour de plus.


       Aurait-elle longtemps supporté le morne de son existence? Nul jamais ne saura le dire. Sa vie bascula treize mois et quelques jours après la disparition de son mari. Un après-midi de décembre, gris et triste à mourir, elle vit arriver à son guichet une personne désemparée dont le désarroi, plus tangible que le sien en apparence, l'émut aux larmes. Surtout après qu'elle lui eut narré tous les malheurs qui l'accablaient.
Madame Jeanne venait de faire irruption dans sa vie.

       Cette dernière accusait le même âge qu'elle, à peine de quatre mois sa cadette, mais était en revanche beaucoup plus grande, plus trapue, plus large d'épaules. Son visage, un peu taillé à coups de serpe, était adouci de manière heureuse par de beaux yeux verts qu'elle cachait souvent derrière des lunettes fumées en raison d'une ultrasensibilité marquée à la lumière. Madame Jeanne avait sans doute connu de gros soucis de santé car, si elle portait ses cheveux bruns mi-longs, il était flagrant qu'il s'agissait d'une perruque. À son goût, madame Jeanne se maquillait beaucoup trop mais ce sont des remarques très délicates à s'adresser de femme à femme.

        Elle n'avait bien sûr pas remarqué tout cela dès le premier jour à son guichet. Mais au fil du temps. Car madame Jeanne était revenue. Souvent. Au point qu'entre elles s'était noué un semblant d'amitié compatissante. Les semaines avaient passé, avaient patiemment brodé des mois. De rencontre en rencontre, elles avaient appris à mieux se connaître, s'étaient confié leurs misères respectives.
        Mutuellement émues par les drames dont elles souffraient, elles en étaient tout naturellement venu à se fréquenter en dehors du strict cadre des bureaux administratifs et avaient pris l'habitude d'aller au cinéma un vendredi sur deux, au thé dansant tous les dimanches après-midi et au restaurant deux fois par semaine. Parfois, le soir, madame Jeanne était invitée à venir voir un film à la télé car elle vivait à l'hôtel, un tout petit établissement dont les chambres n'étaient pas équipées de téléviseurs.

       Madame Jeanne prétendait que vivre à l'hôtel relevait d'un choix personnel et quelle s'accomodait parfaitement de cet état. Claudine, elle, ne la croyait pas, pensait déceler dans son propos le genre de discours que l'on tient lorsqu'on souffre de quelque chose mais que l'on ne souhaite pas s'en ouvrir aux autres parce que chacun possède ses propres soucis et que l'on ne désire pas l'embarrasser avec d'autres dont il ne saura que faire. Une idée gambadait dans sa tête. Une idée plutôt particulière résultant du poids tragique de sa solitude.
       Elle patienta plusieurs mois avant de la révéler à sa nouvelle amie.

      Comme elle le pressentait, madame Jeanne ne fit pas mine d'hésiter bien longtemps. Se laissa séduire. Et accepta volontiers de partager l'appartement de Claudine. Il était assez vaste pour deux, une grande salle à manger et deux chambres, mais trop grand pour une personne seule encombrée de tant de souvenirs d'une vie en communauté tragiquement rompue.
       S'entendre sur le partage des frais d'une manière juste et harmonieuse se révéla d'une incroyable facilité.

      Autant que s'éclaira leur cohabitation. Madame Jeanne et elle s'entendaient à merveille, se partageaient les tâches ménagères, jamais de dispute à ce propos,ni à d'autres d'ailleurs, et continuaient leurs sorties d'avant. Elles en avaient même accentué la fréquence depuis bientôt cinq mois que Claudine avait pris sa retraite.
       Le seul bémol, si on peut ainsi qualifier ce qui ne figurait qu'un désagrément minime, c'est que madame Jeanne occupait longtemps la salle de bains et ne devenait visible le matin qu'après ce passage prolongé dont elle ressortait habillée, apprêtée et... maquillée.

        Depuis bientôt cinq ans qu'elles demeuraient ensemble, Claudine n'avait pu se résoudre à tutoyer madame Jeanne. Qui de son côté n'avait fait aucune démarche en ce sens. Peut-être était-ce là une marque du respect mutuel qu'elles se portaient. Et puis, il faut bien l'avouer, madame Jeanne impressionnait Claudine. Par sa culture, très variée, qui par certains côtés lui rappelait un peu celle de son mari. Par sa gentillesse et son humeur toujours égale. Par ce malheur qui la frappait : ce grand fils interné en milieu psychiatrique qu'elle allait visiter au Luxembourg une fois par trimestre. Et, par une once de mystère quant aux moyens de subsistance dont elle disposait, corrects sinon substantiels, que Claudine imaginait provenir de son ancien mari. Elle était toutefois trop bien élevée pour s'autoriser toute question à ce sujet.

        Sa bonne éducation mais aussi la crainte de froisser madame Jeanne et que celle-ci, vexée, décide de partir. Sans s'être réellement poser la question, il est des choses que l'on occulte afin qu'elles ne se réalisent jamais, elle n'envisageait aucun futur pour ce qui lui restait de vie sans la présence de madame Jeanne à ses côtés. Grâce à elle, elle avait réussi à faire abstraction du drame qui l'avait frappé et, surtout, de tous les cauchemars récurrents qui en avaient résulté. Elle avait mis des années à guérir; elle ne souhaitait pas connaître une rechute.


        Ce matin de décembre, presque six ans après qu'elles se soient vues pour la première fois, Claudine ne se doutait pas, en sortant de son lit, que sa vie allait être à nouveau bouleversée. Elle se rendit à la cuisine et s'aperçut, au passage, que madame Jeanne s'était montrée plus matinale et occupait déjà la salle de bains. Elle sourit d'un air amusé et commença à préparer le petit déjeuner.

        Dix minutes plus tard, madame Jeanne débarqua dans la cuisine, déjà maquillée comme à son habitude et vêtue d'un ensemble de cotonnade, pantalon et veste, qu'elles avaient choisi de concert. Madame Jeanne ne portait ni robe ni jupe. Jamais.
- Bonjour Claudine, vous avez bien dormi?, lui demanda-t-elle de sa voix grave.
- Très bien. Et vous?
- Pas trop mal.
       Claudine comprit que madame Jeanne avait plutôt mal dormi, ce qu'elle avait cru déceler à sa mine un peu soucieuse. Cela arrivait parfois. Elle se promit de tout faire pour remonter le moral de son amie.

       Les deux femmes déjeunèrent dans un silence relatif. Claudine se rendait bien compte que toutes ses tentatives pour dérider madame Jeanne se révélaient infructueuses.
- Vous voulez un autre café Jeanne?
- Non, c'est gentil mais il ne passerait pas... je suis un peu tendue ce matin.
- Ah Bon? Et vous savez pourquoi?
- Oui. ... J'ai décidé de vous faire du mal.
       Claudine resta bouche bée, stupéfaite par ce qu'elle venait d'entendre. En voyant la tête qu'elle faisait, madame Jeanne se hâta de rectifier.

- Je me suis mal exprimé. Je vais vous révéler des choses qui vont vous déplaire mais je ne désire pas sciemment vous faire du mal.
       Claudine ne se sentit pas rassurée pour autant.
- Vous voulez partir, c'est ça? Me laisser seule!
- Pas du tout. Vous n'y êtes pas!
       Claudine respira. Libérée d'un grand poids.

- Je veux bien tout entendre de vous Jeanne. On ne serait pas de vraies amies sinon.
- Je vous ai menti Claudine.
- À quel propos?
- À beaucoup de propos.
- Mais encore?
- Tout d'abord, je n'ai pas de grand fils interné au Luxembourg. Ni là ni ailleurs. Je n'ai pas d'enfant.
       Claudine la fixa, estomaquée.

- Mais où allez-vous une fois par trimestre?, s'étonna-t-elle.
- Au Luxembourg. Ça, c'est vrai.
- Quoi y faire?
- Retirer de l'argent pour payer tout ce qu'il y a à payer. Vous ne vous êtes jamais étonnée que je règle toutes mes dépenses en liquide?
- Si, un peu, reconnut Claudine. Pourquoi aller si loin et pourquoi ne pas utiliser un chéquier?
- C'est une longue histoire. Il y a quelques années, j'ai gagné une grosse somme d'argent au loto. Pas un pactole fabuleux mais bien assez pour cesser de travailler et pour... mener à son terme un projet qui me tenait à coeur depuis très longtemps.
- Et vous avez ouvert un compte au Luxembourg..., supposa Claudine.
- Exact. Là-bas, les banquiers n'ont pas idée de ce qu'est la curiosité. Ils ne s'embarrassent d'aucun papier, seul l'argent les intéresse.
- Moi qui pensais que votre argent venait de votre ancien mari!
       Madame Jeanne leva les yeux au ciel.

- Ma pauvre Claudine, je n'ai jamais eu de mari.
- C'est pas vrai!
- Mais si, je vous assure.
        Claudine parut dépitée.
- Je vous ai menti sur d'autres points. Je porte une perruque et des lentilles de contact de couleur verte.
- Je l'avais bien remarqué, rétorqua Claudine.
       Elle paraissait soudain vexée qu'on lui ait tant menti.

- En outre, et ça vous ne vous en êtes pas aperçu, si je passe autant de temps le matin dans la salle de bains, ce qui vous agace un peu, ne protestez pas je l'ai remarqué, c'est parce que je dois me raser chaque jour.
      Claudine ouvrit grand les yeux, ébahie.
- Et s'il me faut me raser, c'est parce qu'il y a encore quelques années, j'étais... un homme.
       Claudine manqua défaillir.
- Ce projet qui me tenait tant à coeur, c'était de changer de sexe. Une idée folle peut-être que n'aurait pas compris mon entourage.

      Madame Jeanne se leva. Fit quelques pas en direction de l'entrée. Claudine la suivait du regard, assommée pour le compte. Elle ne croyait pas un mot de ce qu'elle venait d'entendre mais s'inquiétait terriblement pour la santé mentale de madame Jeanne. Celle-ci prit quelque chose dans son sac à mains.
- Je me suis faite opérée en Suisse il y a déjà quelques années, reprit-elle tout en avançant vers Claudine. Mais, si je n'avais pas de mari, j'avais en revanche une épouse.
- Je ne vous crois pas, dit Claudine.
- Je m'en doutais. Ouvrez ceci, ajouta madame Jeanne en déposant sur la table un petit écrin de couleur noire.
      Claudine hésita. Surprit le regard insistant de madame Jeanne. Pour ne pas dire suppliant. Lentement, elle prit l'écrin, l'ouvrit. Et s'évanouit.

      À l'intérieur, sur un petit lit de velours, il y avait une alliance. Facilement reconnaissable. Elle l'avait vue durant de longues années orner l'annulaire de son mari.

 

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