Je ne dors pas

         Mon jeu préféré, mon moteur dans l'écriture. Si j'étais à la place de comment réagirais-je ? J'ai essayé dans ce texte tout en sachant que c'était perdu d'avance parce qu'il y a des situations dans lesquelles il est impossible de se substituer à l'autre. Malgré tout, personne n'est parfait et nul ne mérite qu'on lui refuse le pardon.

 

 

                              Je ne dors pas

 

 

      Je ne dors pas. Silencieuse, la nuit glisse, lente et froide. Le sommeil aurait dû m'engourdir. Depuis longtemps. Au début, j'ai bien essayé de me tourner à droite, puis à gauche. De me mettre sur le ventre ensuite. Mais rien. Je ne dors pas.

      Avant, ça m'aurait rendu ivre de rage. Je me serais levé et j'aurais tout cassé autour de moi. Ou je serais allé dehors pour faire des conneries. Je l'ai fait des dizaines de fois. Aujourd'hui, c'est loin tout ça. Si je ne dors pas cette nuit, je dormirai mieux demain.
      Cette réflexion stupide m'arrache un sourire. Amer. Je me couche sur le dos, plonge mon regard dans le damier crasseux en polystyrène des dalles qui composent le plafond.

      Je crois deviner des formes dans les larges taches qui y a laissées l'humidité. Là, dans l'angle à gauche, on dirait une tête de vache, vue de profil, avec ses cornes, une grande et une petite. Plus au centre, comme un papillon à qui on aurait rogné un morceau d'aile. Et là-bas, juste au dessus de la porte, un genre de guitare ou de grand violon avec un manche très court.
      Ça me rappelle quand j'étais jeune et qu'on passait des heures, Linda et moi, à regarder frimer les nuages dans le ciel, vautrés dans le pré en contrebas de la ferme.

      Allongés dans l'herbe, cachés à la vue de tout le monde, on pouvait passer la journée entière à regarder le défilé de mode des nuages dans le ciel. Parfois mollasson, alors là on avait tout notre temps pour leur inventer des formes, des ressemblances. D'autres fois, au contraire, ils passaient très vite, bousculés et pressés par le vent qui avait plein d'autres nuages à faire traverser, alors là il fallait faire vinaigre. Souvent, ils se déformaient à toute allure, si rapidement que le temps que tu découvres une figure, ils en avaient déjà dessiné une nouvelle.
      Linda était la plus forte à ce jeu. Elle savait discerner dans ces grosses masses ouateuses et boursouflées beaucoup de choses qui m'échappaient. Même que des fois elle s'énervait parce qu'elle avait beau me les montrer, de son index tendu et en me tenant la tête bien serrée pour me la mettre dans la bonne direction, moi je voyais rien.
      Je l'aimais bien Linda.


      Je ne dors toujours pas. Mais bon, ça va. J'ai compris. Je ne dormirai pas de la nuit. Pas la peine de se raconter des histoires, encore moins de se lamenter. J'ai déjà connu pire et je crois qu'il en reste encore à venir.

      Au dehors, la nuit reste silencieuse. Vêtu de son bel habit de ténèbres, le ciel a retrouvé un peu de sérénité. L'air vibre du calme revenu; tout juste si je perçois la rumeur confuse de la ville sous hypnose.

      Au travers de la fenêtre qui me fait face, quelques étoiles éclairent le ciel, y jettent ces virgules dorées qui rendent encore plus sombre le bleu foncé de la nuit. Car il ne fait jamais vraiment noir, la nuit, en ville. Il y a trop de lumière. Les immeubles, les boutiques, sont éclairés, les rues sont remplies de lampadaires et même les publicités maintenant sont lumineuses. Non, vraiment, la ville c'est pas un bon endroit pour regarder les étoiles.
      C'est d'ailleurs pas un bon endroit pour grand-chose.

      J'aimais ça pourtant avant, passer des nuits entières à regarder les étoiles. C'est Jessy qui m'avait tout appris. C'était sa grande passion ce truc-là. Et elle s'y connaissait drôlement. Elle avait lu des bouquins, suivi des cours, acheté un petit télescope. Elle faisait pas ça pour de la rigolade.
      Les nuits d'été, quand il faisait si chaud que même les dingos n'avaient plus la force de hurler leurs glapissement énervants à la lune, on restait des heures tous les deux Jessy aux portes du désert. On recherchait dans le ciel des constellations avec plein de noms tout bizarres.

      Je ne reconnaissais pas toujours les formes qui avaient donné leur nom à ces groupes d'étoiles. Alors ça l'énervait Jessy. Des fois, elle me tapait sur la tête, en riant. Mais moi j'm'en foutais, parce que je l'aimais bien Jessy.
C'est peut-être même elle que j'ai le plus aimée.


      J'avais l'impression de m'être assoupi mais ce n'était qu'un rêve éveillé. L'illusion trompeuse que parfois il suffit de fermer les yeux pour que le sommeil frappe à la porte et foute toutes nos pensées à la poubelle dans le grand trou noir de l'oubli. Je ne dormirai pas cette nuit.

      D'ailleurs, je le vois bien par la fenêtre, la nuit commence à brader le sombre de ses ténèbres. Rien de très net encore mais je sais que le matin sera bientôt là. L'or des étoiles s'est terni, le ciel commence sa grande lessive. Dans une heure de là, le soleil se lèvera, quelque part à l'horizon.
      Pas ici. Non. Je ne le verrai pas. Ça n'existe pas l'horizon dans les villes. Rien qui n'autorise à penser que la vie persiste aussi par delà les immeubles qui rongent le ciel, entretiennent l'illusion que l'existence devient plus belle si l'on s'élève au plus près des cieux.
      Dommage. J'aurais bien aimé le voir se lever, le soleil.

      Des centaines j'en ai vus. Des levers de soleil. Ou pas loin. C'était ce qu'elle préférait Caroline. Et moi aussi, quand j'étais avec elle. On faisait des fois des centaines de kilomètres en bagnole juste pour voir se lever le soleil au ras de l'océan ou tout au fond du désert, là où on ne sait plus vraiment où commence la terre et où finit le ciel, et qu'on a l'impression de vivre dans un monde glauque, troublant, en cours d'achèvement ou de destruction.
      Des fois, le soleil se peignait en jaune, en blanc, en ivoire, en rouge ou en rose. Et aussi il se déguisait en énorme orange ou en gros pamplemousse. Mais c'est sur l'eau que c'était le plus bizarre. Il prenait des formes étranges, s'aplatissait en naissant de l'océan comme si le ciel se fâchait, le repoussait, ne voulait plus de lui.
      Mais c'était toujours le soleil qui gagnait la bataille. Sitôt qu'il était tout dégagé, tout sec, il reprenait sa forme toute ronde, bien brillante et recommençait à brûler les yeux. Même que si t'arrêtais pas de le regarder à ce moment-là, son image te rentrait dans les yeux si fort que même en fermant les paupières le dessin te restait dans la tête et les larmes te coulaient. Mais c'était des larmes de bonheur. Et ça nous plaisait bien à Caroline et à moi. Enfin, surtout à moi, parce que Caroline elle disait que si je continuais à faire ça, j'allais devenir aveugle et c'est pour ça qu'elle me grondait. Mais moi, je m'en foutais.
      Parce que je l'aimais bien Caroline.


      Le jour est désormais debout. Derrière la porte, j'entends des raclements de pas, des voix qui taisent des mots dans un murmure pour ne pas réveiller trop vite le matin. Les dalles du plafond ne dessinent plus grand-chose maintenant que la lumière est revenue. Je garde pourtant les yeux ouverts sur elles, pour maintenir mon attention sur quelque chose.

      Ça serait tellement idiot de s'endormir maintenant. J'aurai tout le temps de me rattraper. De toute façon, j'ai jamais vraiment aimé ça dormir. Ça m'a toujours fait un peu peur. Comme si j'allais perdre quelque chose pendant mon sommeil.
      À part quand je venais de le faire avec une fille. Là, après, je dormais bien. Longtemps. Comme si avec ce que je leur avais fait, j'avais gagné des points de sommeil. Comme à l'épicerie, quand t'as acheté plein de trucs et qu'au bout de très longtemps, avec tous tes points en papier, ça te fait gagner une radio à piles ou un disque où il y a plein de chanteurs différents dessus.

      Mais je l'ai pas fait pas fait si souvent. Pas comme ils prétendent. Qu'une dizaine de fois. Et à chaque fois avec des filles que j'aimais. Sans ça, ça n'aurait rien voulu dire.


      Le soleil éclaire le bâtiment tout en verre et acier que j'aperçois depuis la fenêtre. Je me suis toujours demandé comment ça pouvait tenir debout ces machins là. C'est pas bien costaud le verre. Et puis c'est moche.

      Les voix se crachent des mots à la figure derrière la porte. La fin du silence m'a prévenu que bientôt ce sera l'heure de dormir.
      Je m'en fous à présent. Depuis que je suis ici, je n'en vois plus des filles. Ils ne veulent pas. Ils n'ont jamais voulu croire que je les aimais. Ils sont tellement stupides. Bien sûr que je les aimais.
      Pourquoi je les aurais tuées sinon?

      Ils vont me faire une injection qu'ils ont dit. C'est un truc qui fait dormir. Longtemps. Pour toujours.













 

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Commentaires (1)

1. Marais Jacques (site web) 25/02/2010

bonjour,
J'ai trouvé très beau, très poétique votre texte intitulé "Je ne dors pas" Moi-même, j'ai des problèmes d'endormissement, mais je passe plus mes heures d'insomnie à compter des moutons qu'à regarder les étoiles, d'autant qu'ici, en Bretagne où j'habite, il pleut presque tout le temps et je n'en vois guère.
J'ai trouvé votre site dans celui de ma fille Bleuette Diot que vous devez sans doute connaître.
Cordialement

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