Immeuble à détruire

 

       Un texte dont je suis plutôt fier. Je sais, je sais, ce n'est pas très modeste comme attitude. Que voulez-vous nul n'atteint à la perfection ! N'empêche que tous ceux qui l'ont lu n'ont deviné la chute, compris où je voulais les emmener. C'est en cela que je suis satisfait de cette nouvelle. Et puis aussi parce qu'elle dénonce quelques petits travers de notre humanité et que c'est aussi pour cela que j'écris, pour cacher des petits cris de colère ou d'agacement au travers de récits parfois d'apparence anodine, j'espère que vous les entendrez.

 

 

   

 

                                   Immeuble à détruire

 

 

 

 

Le lourd perforateur manqua de peu échapper aux mains de l'ouvrier en charge de l'épuisante tâche consistant à ouvrir dans la matière blême et récalcitrante d'un béton endurci par les ans les béances à l'intérieur desquelles seraient disposées les charges explosives.

L'outil lui arrachait bras et poignets autant qu'il lui ruinait les oreilles malgré le casque de protection dont il était pourvu. Il fit le compte des trous qu'il lui restait à percer. Douze. Ça irait! Il en viendrait à bout avant l'heure de quitter. Il ne s'était pas dépêché en vain. Tant mieux ! Il commençait à en avoir assez des heures supplémentaires.

 

Reprenant sa machine en main, il songea au lendemain. Un samedi de repos. Que ferait-il dans la petite maison qu'ils venaient d'acquérir, sa femme et lui, dans une campagne sereine à moins d'une demi-heure de voiture du centre de la grande ville ?

La mèche mordit en rugissant au plein centre de la croix tracée au marqueur bleu par les artificiers. Il ne s'entendit pas penser qu'il repeindrait peut-être les volets du bas si le temps insistait au beau.

 

 

Une quinzaine de minutes avant dix-sept heures, Joao quitta l'immense bâtiment tout en longueur haut de dix étages. Une barre vieille d'une quarantaine d'années. La lourde mallette renfermant ses outils pesait à son bras à lui en arracher la main. Tâche accomplie.

Il fourra son matériel à l'arrière de la fourgonnette. Poser ses fesses sur le siège fatigué d'où s'échappaient de petites plaques de mousse le soulagea. Il était épuisé.

Encore deux ans, songea-t-il, vivement la retraite !

 

Il s'éloigna du parking désert sans accorder un seul regard au chantier sur lequel il venait d'œuvrer durant près de dix jours. Il savait pourtant ne jamais le revoir mais cela lui était égal. Il n'avait pas vécu ici. Un ouvrier peut se passionner pour ce qu'il construit mais sûrement pas pour ce qu'il détruit.

Seuls les médias s'amusent de ces choses-là. Comment peut-on se réjouir de voir disparaître des lieux de vie ? Des endroits où des hommes sont nés, ont grandi et où certains sont morts ?

 

Sans perdre le fil de sa réflexion nostalgique, il engagea la camionnette dans la circulation de fin de semaine. Elle était dense à cette heure de sortie des premiers bureaux.

Que pourraient bien éprouver les anciens habitants de l'immeuble à l'heure où celui-ci s'écroulerait ? 13 heures 30, journal télévisé oblige !

La banlieue était lyonnaise. Mais sous le soleil réconfortant, parisienne ou marseillaise n'aurait fait aucune différence. La lumière embellissait le décor et aidait à occulter la misère cachée derrière les rideaux tirés.

 

                                                                   – § –

 

À un détail près, ç'aurait pu être un agréable week-end. Pas inoubliable mais sympa. Avec le printemps qui chamboulait les filles et un soleil gros comme ça. Que même les flics pensaient moins à les persécuter.

Il avait fallu que ce décérébré de Tony plante sa lame dans le gros ventre de ce gros plouc de videur. Pas un méchant pourtant le Tony ! Mais incapable de supporter une réflexion. Au premier mot de travers, il grimpait en mayonnaise et jouait de son couteau pire qu'un chien avec sa balle. Sauf que quand il titillait la viande, c'était pas de la mousse qui giclait mais du sang, du vrai, du bien rouge !

Comme celui de l'autre idiot, là-bas, à demi écroulé dans le caniveau, les mains nouées sur le ventre comme un qui ne voudrait pas que ses tripes se fassent la malle.

 

Tout ça pour une malheureuse remarque à propos de sa sœur. Comme si, à trois heures du matin et avec tout l'alcool qu'ils avaient ingurgité, tout cela rimait encore à quelque chose. Surtout que sa sœur à Tony c'était pas un modèle de vertu. L'honneur de la famille, elle l'avait égaré dans plus d'une cave !

Enfin, l'heure était plus à apprendre à courir vite qu'à philosopher sur l'utilité ou non de faire respecter un honneur familial déjà si avili.

 

Ils atteignirent la voiture. Haletants. Momo à la traîne. Comme d'habitude !

 

Le temps d'ouvrir les portières et d'attendre Momo, un attroupement s'était déjà formé. Là-bas. Là où le type offrait son sang au caniveau. Du sang de voyou repenti. Beau spectacle !

Deux fils qui s'embrassent. Un moteur qui répond du premier coup et quatre pneus qui concèdent un centimètre de gomme à l'asphalte sèche de la chaussée.

Pas le moment de moisir ! Déjà, deux ou trois plus courageux – ou plus inconscients – que les autres se rapprochaient en courant. Ils pouvaient toujours apprendre le numéro par cœur. La voiture était volée!

 

Passé l'angle de la rue, l'enseigne rouge de la boîte de nuit disparut du rétroviseur. Momo, en panne de souffle, jugea cependant le moment opportun pour dire son fait à Tony.

– Tu fais chier Tony ! Tu fais bien chier !

– Oh ça va, ne la ramène pas ! T'en as jamais fait toi des conneries ?

Abdel se mêla à la conversation. Lui aussi commençait à en avoir sa claque de l'honneur perdu des gens du voyage. Pour ceux de la cité, sédentaires depuis des années, ça ne leur avait pas formé la jeunesse !

– Bien sûr qu'il en a fait ! Mais jusqu'à présent, il n'a tué personne ! lança-t-il en se retournant.

– C'est bon, vidange ta colère ! Il est pas mort le type. Ce n'est pas pour un coup de couteau…

– Arrête, tu vas me mettre les nerfs avec ton délire, s'emporta Momo. Tu crois que ça chatouille une lame ? Passe-moi la tienne je vais te montrer !

– Vos gueules tous !!! hurla Dan, jusqu'alors silencieux et concentré sur sa conduite. On a le compte pour le moment, pas la peine d'en remettre une couche !

 

Les deux années qu'il avait de plus que les trois autres lui conféraient un droit d'aînesse naturel qu'il n'avait jamais cherché à revendiquer.

– Tony a fait une connerie, une grosse, mais on ne va pas passé la nuit là-dessus. Personne ne nous connaît à la boîte à part l'autre idiot et il y a peu de risque qu'il nous dénonce. Entre une petite balafre et un carrosse en chêne massif son choix sera vite fait. Alors cool. Pas de souci. On rentre à la cité. Tranquille…

 

Trois grognements pouvant passer pour un assentiment lui répondirent. Momo ne partageait pas tout à fait cette analyse mais comme la nature l'avait doté d'un cerveau aussi pataud que le corps qu'il était censé orchestrer jamais il ne lui serait venu à l'idée de développer sa vision des choses car elle s'opposait à celle de Dan. Abdel lui se sentait un peu en dehors du coup, il n'avait blessé personne. Quant à Tony, il estimait avoir accompli son devoir de grand frère et n'imaginait même pas que cela puisse poser un quelconque problème.

Ils continuèrent donc leur route vers la cité. Sans se tracasser. Il ne vint à l'idée de personne que le coup de couteau avait pu s'avérer mortel et qu'un pauvre bougre, vautré dans le caniveau, ne verrait peut-être pas se lever le jour. Tout ça sous le minable prétexte d'un honneur familial déjà si entaché qu'il aurait fallu punir la moitié de la population mâle de la cité pour lui redonner l'éclat du blanc.

 

Il ne s'agissait pas pourtant de méchants garçons. Loin de là. Ils respectaient parents et famille et savaient se mettre en quatre pour rendre service sans rien espérer en retour. Mais uniquement pour ceux de la cité. Leur cité. Laissés pour compte de la société en raison de leur incapacité à intégrer un monde dans lequel ils se sentaient sans cesse en sursis, ils avaient privilégié l'option : "chacun pour soi".

Ils savaient comment tout cela finirait. Mal. Mais, en épicuriens sans en être conscients, ils trouvaient le prix juste. Sans monnaie à rendre.

 

 

La voiture était redevenue silencieuse. Les changements de régime du moteur rompaient seuls la monotonie de l'instant. L'heure se faisait tardive et les esprits, embrumés par trop d'alcool, rêvaient déjà à de moelleuses couches. La cité les appelait. Leur havre.

 

Possible que sans cette semi léthargie dans laquelle ils baignaient rien de tout ce qui devait suivre ne serait arrivé. Peut-être s'en seraient-ils sortis avec un petit séjour supplémentaire en "zonzon" sans passer par la case départ et sans encaisser le plus petit fifrelin. Le gars encore il y a peu écroulé devant la boîte rêvait déjà à leur insu dans l'ambulance des pompiers qui le convoyait vers l'hôpital. C'était son heure de gloire et les petites poulettes se bagarreraient bientôt pour danser le dernier slow dans ses bras.

Le toubib l'avait rassuré. La lame avait tranché dans les chairs mais avait épargné les organes vitaux. Spectaculaire mais insuffisant pour envoyer un bonhomme vérifier si l'enfer est à bonne température.

 

L'habitacle empestait les vapeurs de mauvais whisky restituées par quatre haleines chargées. Ivresse de l'ivresse. Pour cette raison, du moins peut-on le supposer, Dan vit trop tard la voiture des flics. Elle planquait au carrefour. Plus le temps de bifurquer.

Il s'efforça de ne pas modifier son allure. Il la savait pourtant excessive. Avec un brin de chance les policiers les laisseraient passer.

 

Maudite soit leur race ! Ç'aurait été trop beau ! Un des flics venait de sortir de la voiture et tendait déjà la main dans leur direction. Vérole !

 

Dan n'avait pas vraiment la mentalité à réfléchir. D'instinct, il écrasa la pédale d'accélérateur. La voiture s'arracha, les plaquant à leurs sièges. C'était de la bonne caisse. Un peu frime mais valeureuse sur le plan reprises. Il mangea le carrefour avant que le flic n'ait eu le temps de dégager son arme de service.

– Eh ! gémit Momo. Pourquoi tu t'es pas arrêté ? C'était peut-être juste un contrôle !

– Et tu l'as achetée où la voiture imbécile ? ironisa Dan d'une voix cruelle tandis qu'Abdel se frappait les cuisses d'excitation du plat de la main.

D'eux quatre, il était le plus résolu dans l'action. Tony se taisait et regardait, admiratif, Dan avaler les rues les unes derrière les autres, virant à chaque fois au plus court.

 

Loin derrière eux, la sirène des flics gémissait de douleur. Elle se faisait si facilement oublier. Dan jubilait.

Comme un jeu vidéo. L'adrénaline en plus.

 

Cette cochonnerie d'adrénaline qui l'encourageait à taquiner la zone rouge du compte-tours alors qu'il avait course gagnée. Les affreux devaient se traîner cinq cents mètres derrière eux. Pas de risque de voir ressurgir leurs vilains museaux.

Le boulevard virait sec à droite. La voiture, une bourgeoise pourtant, opta pour la gauche. Une modeste Clio, très coopérative, fit de son mieux pour les remettre sur la bonne trajectoire dans un fracas de tôles chatouillées. Malgré sa bonne volonté, la grosse berline gicla en tête à queue avant de s'encastrer à moitié sous une semi-remorque qui comptait décoller bon matin pour ses livraisons.

Arrêt des jeux ! Game over !

 

Le temps de reprendre ses esprits et un peu de poil de la bête, la voiture des policiers pointait à moins de cent mètres, égayant la rue de son gyrophare bicolore. Elle crânait la vieille Renault ! Plus fière que la tortue de La Fontaine. Elle aussi elle savait partir à temps. Elle allait la moucher en beauté la grosse allemande !

 

Et vrai. Dit et fait en dix secondes chrono. Pas assez rapide cependant pour empêcher la fuite des quatre jeunes gens dans la nuit. Pour la deuxième fois en moins d'une heure. Une chance que la mode soit aux chaussures de sport !

 

Pas le temps de manger un gros bout de la rue que commence la valse des pruneaux d'agents. Pas faciles à digérer ceux-là !

Momo en fait les frais. Moins rapide. Plus volumineux. Belle cible. En avale deux en plein buffet. S'écroule sans gémir. Pas par lassitude. Mort sur le coup !

Abdel s'en sort mieux. Il attrape dans la cuisse la dernière balle qui traîne, trébuche, manque s'étaler par terre. Dan et Tony ont tout capté du premier coup d'œil. Sans avoir à se concerter, ils le ramassent chacun par une aile et relancent leur fuite.

 

L'avantage des désoeuvrés. Mince mais utile. À force de tourner des heures dans les quartiers, ils connaissent la ville sur le bout des doigts. Pas une science admise mais quelque chose de bien pratique pour réussir à s'échapper. Cela leur permet de se soustraire à la véhémence de leurs poursuivants.

Quelques minutes plus tard, ils échouent devant un vieux bâtiment dont les ouvertures sont murées. Dan connaît les lieux. Il y venait encore il n'y a pas si longtemps. Quelques trafics avaient bonne presse dans les caves.

 De mémoire, il guide dans l'obscurité Tony soutenant Abdel.

 

Une volée de marches et les voilà dans les sous-sols où règne une effroyable puanteur. Un briquet judicieusement allumé les aide à s'orienter. D'un violent coup de pied dans le verrou d'une trappe rouillée, Dan organise leur fuite. Il ouvre le battant et aide Tony à faire basculer Abdel par delà le petit muret d'à peine un mètre de haut qui ouvre sur le vide sanitaire courant sous le bâtiment. Ils le rejoignent ensuite avant de refermer le battant derrière eux.

L'endroit servait de planque, il y a un moment déjà, à nombre de petits magouilleurs. Les flics ont dû perdre la mémoire du lieu. Peu de risque que l'on vienne les chercher là.

 

                                                                   – § –

 

 

Ils étaient au nombre de huit. Tous revêtus d'une identique combinaison verte dont le dos s'ornait du logo de la société. Huit artificiers se hâtant en ce lundi matin pour gagner le chantier. Non pour échapper à la petite bruine que crachotait le ciel mais pour achever de disposer les dernières charges avant la fin de la matinée.

Les soubassements et les cinq premiers étages avaient été préparés samedi matin suivant les directives de l'architecte chargé du bon déroulement des opérations en collaboration avec leurs propres patrons, deux informaticiens spécialisés dans les travaux de démolition.

 

Tout avait été calculé et analysé en fonction de la structure du bâtiment. Chaque paramètre intégré avait permis à l'ordinateur de délivrer un plan précis des emplacements idoines pour chacune des charges en estimant la puissance suffisante et nécessaire. Les trous avaient ensuite été forés au centimètre près.

L'approximation est un critère interdit pour des opérations aussi pointues. Le bâtiment devait s'écrouler sur ses bases, type château de cartes. Il était impensable qu'il en aille autrement. La proximité d'autres structures encore habitées à moins de trente mètres alentour laissait imaginer ce qu'une erreur malencontreuse entraînerait comme dégâts et publicité négative. Car la télé serait là comme souvent pour des événements aussi spectaculaires.

L'immeuble devait se ratatiner sur lui-même à 13 heures 30 précises dans un vacarme cataclysmique sous un phénoménal nuage de poussière afin de satisfaire la soif de sensationnel du public de la deuxième chaîne. Un des véhicules de la télévision stationnait déjà sur le parking, isolé par une double rangée de barrières.

Eh les mecs, souriez vous êtes filmé ! lança, rigolard, l'un des artificiers à ses collègues.

Ils s'autorisèrent un dernier rire avant de pénétrer dans l'immeuble vétuste. La rigueur s'imposait à présent.

 

 

Ils grelottaient dans le vide sanitaire saturé d'humidité. S'éclairant à la fois de la montre lumineuse de Tony et de son briquet, Dan était parvenu à placer un garrot en haut de la cuisse d'Abdel. Depuis, il saignait moins. Mais se sentait faible. Si faible.

L'immeuble demeurait silencieux, preuve que les policiers avaient perdu leur trace. Ils avaient guetté deux heures durant avant de recouvrer un semblant de sérénité. N'eut été l'état physique d'Abdel, ils auraient pris leur internement volontaire forcé en patience. Ce n'était pas la première fois qu'ils se planquaient des flics.

En quinze ans de gendarmes et voleurs, les occasions n'avaient pas manqué.

 

Cela faisait déjà cinq heures qu'ils se terraient là. Une éternité. Tony actionna le bouton commandant l'éclairage de sa montre. 8 h 12, avouèrent les chiffres lumineux du cadran. En vert. Celui de l'espoir ?

 – Tu ne veux pas que je fasse un saut à la cité ? Pour Abdel, proposa-t-il à Dan dont il devinait la présence à moins de deux mètres de lui en raison du puissant relent de sueur que dégageait celui-ci, exacerbé par l'humidité ambiante.

– Tu fatigues Tony ! Tu ne vas pas me la poser toutes les trente secondes ta question. Il va bien Abdel, pas vrai ?

– Je tiens le coup, lui répondit la voix éreintée d'Abdel, aussi faible que sa volonté d'être honnête.

Il se sentait partir en vérité mais il aurait fallu lui arracher les yeux pour qu'il accepte de le reconnaître.

– Tu vois, reprit Dan. Même lui il le dit! Aller à la cité c'est la dernière des choses à faire. Tu penses bien que les flics ont arrêté Momo et qu'un gentil comité d'accueil doit nous attendre là-bas. Maintenant, si tu as envie de faire un séjour au poste…

– Si tu le dis, répondit Tony pas convaincu de l'argumentation et pas persuadé du tout de la bonne santé d'Abdel. Mais on ne va quand même pas passe la vie dans ce trou !

– Évidemment. Réfléchis un peu ! Ils ne vont pas faire le poireau pendant vingt ans, en début d'après-midi ils seront partis. Tu pourras monter prendre la température de la cité à ce moment-là.

– Vers deux heures ? demanda Tony qui venait de calculer qu'il leur restait encore six heures à tenir dans ce trou à rats. Où il angoissait dur. Pas sa faute. Teigneux peut-être mais claustrophobe à en devenir liquide.

– On verra bien à quelle heure, claqua la voix sèche de Dan. C'est pas un rancard chez le toubib !

Il commençait à lui plaire le Tony. Et pas qu'un peu. Il releva son col de chemise pour combattre la fraîcheur due à l'air humide et s'acagnarda contre le mur. Il ne tarda pas à basculer dans un demi sommeil.

 

 

Attablés devant leur pupitre informatique, les deux ingénieurs en explosifs vérifiaient pour la énième fois la validité du dispositif. Beaucoup plus par acquit de conscience que par nécessité pure.

Sur le papier, le principe était simple : tous les étages étaient truffés de charges explosives placées en des points névralgiques tant à l'intérieur des murs maîtres qu'au sein de certains murs de soutènement. Les infimes fractions de seconde qui espaçaient la mise à feu des charges, étage après étage en commençant des soubassements pour finir au dernier niveau, permettaient à l'ensemble de s'affaisser à la verticale sans occasionner de dommages hors du périmètre de sécurité. La mise à feu, générée par télécommande, enclencherait l'irréversible processus à 13 heures 30 tapantes. En moins de huit secondes, l'ensemble du bâtiment devait gésir au sol sous un déluge de poussière et dans un vacarme étourdissant.

 

Malgré toute leur science et la dizaine d'opérations de ce genre qu'ils orchestraient chaque année, ils ne pouvaient s'empêcher de ressentir une légitime appréhension. Dans tout travail de cette envergure subsiste une part d'inconnu, si infime soit-elle. Voilà pourquoi ils venaient de demander à leur équipe d'artificiers de procéder à une ultime vérification du dispositif afin de réduire au mieux ce risque sous-jacent d'imprévu.

Il ne restait plus qu'une heure avant le début du bal.

 

 

– Dan, eh, réveille-toi, chuchota Tony en remuant le corps assoupi de son copain.

– Quoi, qu'est-ce qu'il y a?, râla celui-ci sitôt qu'il eut recouvré assez de lucidité pour se souvenir où il se trouvait et ce qu'il y faisait.

– Chut ! Mets-la en veilleuse ! J'ai entendu du bruit là-haut…

Dan ne pouvait pas voir Tony mais il perçut la terreur dans sa voix.

– Ne t'inquiète pas c'est sans doute un gars qui squatte.

– Mais tu nous avais dit que le bâtiment était inoccupé.

– Bien sûr qu'il l'est, il a été évacué depuis au moins trois mois. Ils doivent même le démolir un jour ou l'autre. Mais ce n'est pas ça qui peut empêcher les squatteurs de s'installer, ils ne viennent jamais sur invitation !

– Et si c'était les flics ?

– Tu rêves. S'ils nous avaient pistés, y'a un moment déjà qu'ils auraient débarqué. Quelle heure est-il au fait ?

 

Le visage de Tony, fugacement verdâtre, trahit l'inquiétude qui l'envahissait. Il n'oserait jamais l'avouer à Dan mais depuis que tout petit son père l'enfermait dans un placard sombre pour le punir il a peur dans le noir.

– 12 h 46, annonça-t-il d'une voix morne et brisée.

– Dis donc, tu devrais bosser à la S.N.C.F. ! ricana Dan.

– Arrête avec tes vannes à deux balles ! J'en ai ras le bol de me terrer dans ce trou à rats !

– Ce n'était qu'une blague, ne te fâche pas! Et Abdel au fait ? Comment il va ? On ne l'entend pas.

– Il dort. Comme toi il n'y a pas si longtemps.

– Il a bien raison. Pas la peine de le réveiller. On le secouera au moment de partir.

– Oui… mais pas dans trois jours, gémit sourdement Tony.

– Mais non, à la demie on lève le camp.

 

 

La foule se pressait contre les barrières, gesticulait au moindre panoramique de la caméra. Pour rien d'ailleurs. Le direct n'interviendrait pas avant dix minutes.

Les artificiers avaient retiré leurs combinaisons et attendaient l'heure de la mise à feu. Ils avaient achevé l'ultime contrôle sans rien déceler d'anormal. Désormais, ils ne pouvaient plus intervenir. Tout comme eux, impatients et anxieux, les deux ingénieurs regardaient alternativement les manettes de commande et le bâtiment. Le plus âgé des deux espérait que tout allait se dérouler fidèle à ce qu'ils avaient prévu et que rien ne viendrait contredire l'interview qu'il avait accordée aux journalistes.

Il avait si bien vanté leur modus operandi, publicité gratuite, qu'il serait mort de honte en cas de ratage.

 

Alors que le décompte en secondes venait de s'afficher sur les écrans de contrôle et que le journaliste télé venait enfin d'obtenir son direct, la petite bruine du matin céda la place à un soleil timide.

Chacun des hommes y vit un présage favorable.

 

 

Tony sentait une barre d'angoisse lui enserrer les tempes. Il avait épuisé toute capacité à endurer son internement forcé dans le noir absolu. Tout son corps s'agitait de tressaillements nerveux et, à force de solliciter l'écran lumineux de sa montre, il avait poussé la pile à l'agonie.

Il appuya néanmoins une fois de plus sur le petit bouton. Machinalement. Désespérément.

– Dan, cria-t-il, c'est 26. C'est bon ?

 

Pour la première fois depuis qu'ils s'étaient réfugiés dans les entrailles du bâtiment, Dan comprit que quelque chose ne tournait pas rond avec Tony. Lui d'ordinaire si déterminé, si haineux, parlait comme une enfant apeuré. Il sentit qu'un truc lui échappait et décida de ne pas le titiller avec ça. L'autre avait toujours sa lame sur lui et ce qu'il venait de surprendre dans le tremblement de sa voix lui indiquait qu'il en faudrait peu pour qu'il perde toute raison.

– Oui, répondit-il, vas-y après tout. On n'est pas à cinq minutes près. Mais cool. Méfie-toi des flics !

– Bon, j'y vais alors.

– Attends, on va quand même demander à Abdel si il n'a besoin de rien.

Tout en prononçant ses mots, Dan avait actionné son briquet et s'était rapproché d'Abdel.

– Eh Abdel ! Tony monte à la cité voir si la voie est libre. Tu veux qu'il te ramène quelque chose ? demanda-t-il tout en secouant le corps de son copain.

 

Devant le manque de réaction d'Abdel, il augmenta la pression de sa main. Sans succès.

– Merde, il ne réagit pas ! avoua-t-il à Tony, la voix cassée.

– Comment ça ?

– Ben… il ne bouge pas, il ne se réveille pas !

– Quoi ! Ne me dis pas qu'il est… glapit Tony.

– Mais je n'en sais rien moi ! lui jeta Dan.

Toute cette histoire commençait à le faire angoisser à son tour. Luttant contre une répulsion naturelle, il posa la main sur la poitrine d'Abdel, la laissa un temps avant de la retirer soudain, fortement impressionné.

– Merde, il est mort !

– Arrête tes conneries Dan ! Dis-moi que c'est une blague !

 

Tony venait presque de hurler. Dan n'était pas très fier non plus. Il avait déjà vu des macchabées mais de loin. Et des qu'il ne connaissait pas. Mais surtout, il n'en avait jamais touchés.

– Mais non, hurla-t-il à son tour, je ne plaisante pas ! Il est mort pour de bon !

La présence de son copain là, mort, juste entre eux deux, lui parut soudain insupportable.

– Allez Tony, vite, on s'arrache !

 

Oubliant toute précaution tant la terreur qu'inspire la mort venait de prendre le pas sur la raison, ils se relevèrent subitement et gagnèrent en trois bonds le battant qui isolait le vide sanitaire du bâtiment. Dan poussa violemment la trappe. Elle rebondit sur le mur, terrible gifle métallique. La lueur timide qui enveloppait la pénombre du sous-sol les calma à peine. Ils enjambèrent le muret et se ruèrent dans les escaliers. Retrouver la surface leur était devenu vital. La folie rôdait, méchante, en ce lieu abandonné.

Ils n'eurent pas le loisir de jouir longtemps de la lumière du jour retrouvé.

 

 

Génial ! Succès total ! À peine le zéro affiché au compteur, les dispositifs de mise à feu s'étaient enclenchés dans le parfait synchronisme préalablement orchestré. Le bâtiment avait paru tout à coup secoué par une formidable crise de tétanie, s'était un temps figé sans conscience avant de s'abattre, vaincu à la manière d'un géant las. Terrassé.

Le bruit des explosions était presque passé inaperçu, noyé dans le fracas de la chute de l'immense masse de béton soudain désarticulée avant qu'un énorme nuage de poussière n'ensevelisse le bâtiment et ne masque bientôt au public la vue de l'immeuble écroulé.

 

Les artificiers se congratulèrent, fiers de leur réussite, tandis que du public massé tout autour du périmètre de sécurité montaient cris et bravos. Cette liesse précipitait dans l'oubli les larmes versées par quelques-uns uns des anciens résidants de l'immeuble abattu.

Ils pleuraient leur lieu de vie, si insalubre qu'il fut devenu.

 

 

À quelques rues de là, un fourgon de police s'élançait vers le commissariat. Un des policiers, très jeune, lança un regard courroucé vers les types qu'ils venaient de coincer. Avec ces bêtises, il avait raté la démolition de l'immeuble à laquelle il se faisait une joie d'assister.

Lui et ses collègues avaient relayé l'équipe de nuit et attendu patiemment de pouvoir arrêter les gars. Ils étaient sûrs de les cueillir mais ne voulaient pas donner l’assaut ; ils ignoraient s’ils étaient armés ou non.

 

Il se consola en songeant qu'un jour prochain cet immeuble serait démoli à son tour. Il ne se ferait pas avoir cette fois-ci ! Il prendrait un jour de congé tout exprès. Cela ne l'empêcha pas de jeter à nouveau un regard sombre en direction des prévenus.

 

Ceux-ci n'avaient pas besoin de ça pour se sentir minables. Ils s'étaient fait piéger comme des bleus, arrêter avec une déconcertante facilité. Indigne du rang qu'ils estimaient leur dans l'échelle de la voyoucratie.

Comment n’avaient-ils pas pensé aux traces de sang conduisant jusqu’à eux ? 

 

Mains immobilisées dans le dos par les menottes d'acier, la mine défaite, Dan et Tony échangèrent un regard contrit. Ils avaient toujours su que cela finirait mal.

Prix juste. Sans monnaie à rendre.

 

 

 

 

                                    

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