Il ne devait jamais les revoir

 

 

      Un texte sur les non-dits. Si bien exprimé dans le dernier ouvrage de Mitch Albom par cet homme qui pleure sur la tombe de sa femme, non parce qu'elle vient de mourir mais parce c'est arrivé alors qu'il allait presque lui dire qu'il l'aimait. Une leçon à mediter pour chacun.

 

                         Il ne devait jamais les revoir

 

 

    Réveil à sept heures trente. Précises. Comme d'habitude. C'est à dire cinq matins sur sept au cours de la semaine. Sans être quelqu'un d'une maniaquerie chronique, Georges Lisson appréciait que sa vie soit réglée telle qu'il concevait plaisant qu'elle le fût.
    Redevenu célibataire après un divorce prononcé cinq ans auparavant, il s'était aperçu que vivre seul ne présentait pas que des inconvénients. Les heures s'avéraient parfois longues et pesantes certains soirs, en particulier durant le week-end. Mais, pour autant qu'il s'en souvienne, c'était parfois déjà le cas lorsqu'il était encore marié avec Aline.

    De fait, sa vie actuelle ne lui plaisait ni plus ni moins que celle d'avant. Il ne recherchait aucun idéal car il n'avait aucune aptitude à en peindre les contours. Il se contentait d'aligner les journées les unes derrière les autres, rythmées entre travail et repos, sans vraiment attendre d'événement particulier.
    Il ne souhaitait pas en vérité que sa vie souffrît de bouleversements. Telle qu'il la menait, il faisait en sorte qu'elle lui agréât. À bientôt quarante-cinq ans, il jugeait son existence moins terne que celle de certains collègues de bureau et trouvait dans d'épisodiques aventures sentimentales un plaisir suffisant pour apaiser ses désirs sexuels très tempérés en raison de toutes les concessions nécessaires à leur assouvissement.


    Lorsqu'il quitta son appartement, peu avant la demie de huit heures, il se promit de mettre un soupçon d'ordre dans le petit appartement qu'il louait dans ce quartier prétendu résidentiel depuis l'avéré de sa séparation. Il descendit les trois étages d'un pas encore souple.
    Il s'astreignait à toujours emprunter les escaliers pour tenter d'endiguer l'inélégant embonpoint dont se parait son abdomen. Exercice léger, il le savait, mais préférable à une totale inertie. Satisfaire sa conscience même sans en être pleinement convaincu lui semblait louable.

    À l'arrêt du bus, il retrouva madame Lioth, sa chef de service. Ils prenaient ensemble tous les matins le bus de la ligne 7 qui les déposerait d'ici une quinzaine de minutes près du bâtiment abritant les locaux de la caisse d'assurances.
    Ils échangèrent quelques phrases. Assez semblables à celles de la veille. Et à celles de l'avant-veille. Et même à celles des jours d'avant. De vagues considérations sur le temps, le programme télé, les titres des informations...
    D'un commun accord, ils s'astreignaient à ne jamais évoquer leur univers professionnel commun.

    Lorsque le bus les abandonna à deux rues de leur lieu d'activité, madame Lioth quitta Gérard. Elle devait passer au pressing. Elle y avait laissé deux tenues habillées qu'elle souhaitait emmener au cours du voyage organisé par le comité d'entreprise. Départ prévu le soir même à dix-huit heures trente.
    Ils se dirent "à tout de suite!". Formule habituelle. Mais comme les services se dispersaient sur les cinq étages du bâtiment, ils ne devaient se revoir de la journée.

    Georges Lisson ne devait d'ailleurs jamais revoir madame Lioth. L'aurait-il su qu'il se serait risqué à lui dire ce qu'il avait sur le coeur. Qu'il n'appréciait guère la façon désinvolte dont elle gérait son service, ses manières obséquieuses vis à vis de ses supérieurs hiérarchiques et la méprisante condescendance qu'elle affichait à l'égard de ses subalternes.
    S'être montré honnête et franc aurait allégé sa conscience.


    Il la laissa donc seule. En route vers son destin. Il regretta un instant, très bref, de ne pas s'être inscrit pour ce voyage d'une semaine en Turquie. Cela aurait été une excellente occasion de se changer les idées et de profiter de la douceur du printemps bien loin de la fraîcheur parisienne. Restait qu'il fallait prendre l'avion, une phobie reconnue et avouée, et se rendre dans un pays où la peur de l'acte terroriste demeurait latente.
    Et puis, trop de gens du bureau y participaient dont il ne souhaitait pas partager l'intimité. Entre autres et surtout : Aline et François.


    La matinée s'esquiva gentiment. Travail routinier dans l'ambiance habituelle. Même saisies sur l'ordinateur, mêmes imprimés à ranger dans des corbeilles de couleurs différentes qu'un factotum relevait régulièrement afin de les acheminer jusqu'au service expéditions.
    Lorsque la pendule indiqua 11h45, chacune des dix personnes qui partageaient le bureau mit son ordinateur en veille et partit en pause déjeuner.

    Georges arrivait en bas des escaliers lorsqu'il reconnut la voix de Thomas. Le jeune homme devisait à voix haute, accompagnait ses explications d'inutiles moulinets des bras. Georges s'émut de l'explosive joie de vivre qu'il dégageait.
    Sitôt qu'il eut remarqué sa présence, Thomas abrégea sa conversation et vint vers lui. Tout sourire. Les deux hommes s'embrassèrent avec chaleur. Ils étaient père et fils d'indéniable manière. Même s'il l'eut souhaité, Georges n'aurait pu renier Thomas tant leur ressemblance physique s'affichait évidente.

- Garde tes forces pour cet après-midi!, s'amusa Georges.
- Pas la peine! Je suis déjà en vacances!
- Ah bon?
- Mais oui! Je te l'avais dit! Je récupère cet après-midi. Comme ça je pourrai finir de préparer les valises et passer chercher Claire à la sortie du bureau.
- Exact, reconnut Georges, confus de ne pas s'en être souvenu. J'avais complètement oublié!
- Bon papa, je t'adore mais je suis obligé de te laisser, ajouta Thomas. J'ai encore un tas de choses à faire et si je traîne trop je ne vais pas m'en sortir.
- D'accord. File! Et puisqu'on ne se reverra pas avant que tu partes, je te souhaite de bien vous régaler Claire et toi. Amusez-vous bien et... garde un oeil sur ta mère. On ne sait jamais ce qui peut arriver!
    Thomas le regarda d'un oeil amusé. Son père jouait les affranchis mais il n'était pas dupe.

    Georges demeura un instant sur le trottoir, immobile, à regarder s'éloigner dans la foule la silhouette longiligne de son fils.
    S'il avait su que jamais il ne le reverrait, il se serait précipité à sa suite, quitte à tout bousculer sur son passage, avant de le serrer sur son coeur et lui avouer que depuis vingt-six ans qu'il était né il était sa raison, sa fierté de vivre. Il l'aimait au-delà de l'imaginable même s'il peinait parfois à oser les gestes ou les mots justes pour le lui prouver.
    Il était chair de sa chair et il aurait donné sa vie sans hésiter en échange de la sienne. Formule surannée peut-être mais expression pleine et fidèle de ce qu'il pensait.


    Thomas avalé par la foule, Georges se retourna et partit d'un pas nonchalant dans la direction opposée. Une centaine de mètres plus loin, il poussa la porte d'un petit restaurant de quartier, cantine officieuse de nombre de ses collègues de bureau.
    Une odeur d'andouillettes frites annonçait le plat du jour.

    Georges fit la grimace. Non qu'il détestât l'andouillette mais parce que François venait de lui adresser un grand geste de la main pour lui signaler une place libre sur la banquette, juste à côté de lui. Il détestait François. Dans le secret et en silence. Et si celui-ci avait été moins bête, il l'aurait compris.
    Il le détestait depuis cinq ans. Depuis le jour où Aline l'avait quitté pour partir vivre avec lui. Avant cela, c'était un camarade de travail sympathique, un agréable partenaire de tennis, un allié efficace pour l'embauche de Thomas à la caisse d'assurances.
    Tout cela - il avait mis du temps à le comprendre! - n'avait été qu'une somme de prétextes pour approcher Aline et la séduire. Devant le fait accompli, il s'était astreint à jouer au preux chevalier et accepter sa défaite de bonne grâce. Ce jeu lui était désormais cruel. La vision d'Aline et François main dans la main le ruinait.
    Il ne l'eût jamais reconnu. Pas même sous la torture.

- Tout seul?, demanda-t-il en s'asseyant à côté de François, la voix neutre et le sourire armé.
- Oui! Aline devait faire un saut à la maison pour récupérer les valises et passer à la banque pour retirer du liquide.
    Georges se demanda, amer, pourquoi son ex femme tolérait que François déjeune paisiblement tandis qu'elle se démenait à droite à gauche pour solder les préparatifs de leur voyage. Jamais elle n'aurait accepté cela lorsqu'ils vivaient encore ensemble.
    S'y était-il mal pris? Aimait-elle plus François? François l'aimait-il mieux qu'il n'avait su le faire?

- Dommage que tu ne viennes pas en Turquie! On se serait régalés! Il paraît qu'il y a de super courts de tennis au club!
- Ça ne me disait rien!, lui répondit Georges en songeant qu'il fallait vraiment souffrir d'une incommensurable idiotie pour se réjouir de la qualité des courts en Turquie. Inutile d'aller si loin pour si peu. Mais que François soit un âne, il en était déjà persuadé.
     Depuis qu'Aline l'avait délaissé pour cet idiot !

    Le déjeuner fut plié en moins d'une demi-heure, sans que les deux hommes n'aient échangé une multitude de phrases. Chacun feignait de ne pas s'apercevoir que l'autre n'était pas dupe de son jeu.
    Ils se quittèrent sur le trottoir et Georges réalisa un intense effort sur lui-même pour souhaiter à François un agréable séjour en Turquie.

    S'il avait su qu'il voyait pour la dernière fois son sourire crispant et son teint hâlé de play-boy du seizième, il lui aurait mis, sans hésiter et avec grand plaisir malgré son mépris avéré pour la violence, une bonne droite et y aurait rajouté, une fois François à terre, cinq joyeux coups de pied dans le ventre. Un pour chacune des années dont il l'avait sevré de la présence d'Aline.

    Un frêle rayon de soleil éclairait chastement l'entrée de l'immeuble lorsqu'il réintégra les locaux de la caisse régionale d'assurances. Encore trois heures et il serait en week-end. Cette pensée n'eut pas l'heur de le réjouir.
    Il retrouva l'écran impersonnel de son ordinateur et s'astreignit à s'épuiser à la tâche qui lui était dévolue. Il traita une bonne trentaine de dossiers.
    Performance exceptionnelle... pour un vendredi après-midi.

    À seize heures, il mit un terme à son activité, un peu d'ordre sur son bureau et son ordinateur au repos jusqu'à lundi matin. Il avertit ses collègues qu'il grimpait jusqu'au service expéditions amener la caissette plastique contenant les dossiers qu'il venait de traiter. Simple prétexte pour rencontrer Aline avant qu'elle ne s'envole pour cette satanée semaine de vacances.
    Inconsciemment, il ne supportait pas l'idée qu'elle puisse partir sans qu'il ne l'ait vue.

    Elle rangeait son bureau lorsqu'il pénétra dans la pièce. Feignant l'indifférence, il lui remit la corbeille et fit mine de profiter de cette occasion, qu'il affirma fortuite, pour lui souhaiter un agréable séjour et lui recommander de garder un oeil sur Thomas et Claire.
    En lui faisant la bise pour sceller leur au revoir, il nota qu'elle avait changé de parfum et vit là une bien stupide note d'espoir.

    Avant de quitter la pièce, il se retourna pour lui adresser un petit signe de la main. Elle était déjà occupée à autre chose et ne s'intéressait plus à lui. Sa main retomba inerte contre sa hanche.
    S'il avait pu savoir, à cette minute précise, qu'il la voyait pour la dernière fois, il se serait précipité vers elle et lui aurait avoué qu'elle était la seule qu'il ait jamais aimée. Qu'il reconnaissait, humble et malheureux, qu'il avait mal su l'aimer.
    Peut-être même, toute fierté bue, se serait-il jeté à ses pieds pour la supplier de revenir vivre avec lui tant la vie lui semblait fade depuis qu'elle l'avait quitté.


    Comme il appréciait parfois de le faire le vendredi en fin d'après-midi, Georges se rendit au cinéma, à la séance de dix-sept heures. Il opta pour un film dont ses collègues de bureau lui avaient loué les qualités.
    Différence de goût? Esprit ailleurs? Toujours est-il qu'il déserta la salle avant la fin du film. La lumière retrouvée lui procura l'habituelle sensation de parenthèse temporelle.
    Il se mit en route vers l'abribus. Sans hâte. Sans intérêt.

    Ses pas empruntaient un chemin appris par coeur, laissant le champ libre à toutes ses pensées parasites. Un avion au loin griffait le ciel de l'acier de sa carlingue. Il jeta un oeil à sa montre. 18H35.
    L'avion pour la Turquie qu'empruntaient les collègues du comité d'entreprise et les êtres qui lui étaient chers devait décoller à 18h30. Peut-être était-ce celui-là. Aline et Thomas s'éloignaient peut-être de lui, digérés par ce monstre volant.

    Il reporta son attention sur l'avion sans ralentir sa marche, un sentiment bien amer au coeur. Le gris du fuselage dans le bleu laiteux du ciel au couchant fut sa dernière vision du monde avant que la voiture ne le fauche au milieu de la route où il n'aurait jamais dû se trouver.


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