Escargots et machaons

          Une quête. En faveur des souvenirs d'enfance que le temps n'efface jamais alors qu'ils possèdent si peu de substance. Pourquoi cette sélectivité ? Mystère . Mais chaque question a sa réponse un jour voilà la seule raison qui vaille pour que l'on apprenne à devenir patient.

 

                          Escargots et machaons

 

 

    Cyril ouvrit les yeux. Du bleu. Voilà tout ce qu'il vit. Une mer infinie de bleu. D'une pureté incroyable. Il bascula sur le côté afin d'offrir une dimension dans l'espace à tout ce bleu. Une prairie se révéla à sa vue. Dans laquelle il était couché. Au-delà de cette étendue de verdure qui paraissait immense, il crut distinguer la masse vert sombre de quelque forêt.
    Intrigué, il résolut de s'asseoir, s'étonna de la facilité avec laquelle il accomplit ce mouvement; mais aussi de ne rien apercevoir d'autre autour de lui que la vaste prairie peinte d'un vert chaud et tendre plus soutenu à ses confins par la ceinture de bois et de forêts qui en délimitaient le périmètre.

    Que faisait-il là? Comment avait-il échoué en ce lieu dont le charme champêtre semblait presque irréel? Mais, question suprême, pourquoi se retrouvait-il seul? Voilà qui ne cadrait ni avec son mode de vie urbain ni avec sa crainte quasi innée de la solitude.
    A bien y réfléchir, il prit conscience que le plus surprenant au final résidait dans le fait que rien de tout cela ne l'inquiétait vraiment. Il n'avait ni chaud ni froid, ni faim ni soif. L'air était doux, assez pour qu'il se sente très à l'aise en bras de chemise, et le subtil souffle de vent, à peine perceptible, drainait en ses flancs de très agréables senteurs printanières.
    Soudain résolu à se laisser porter par le courant, Cyril se recoucha, ferma les yeux. Dans l'instant il se rendormit.


    Il fut tiré du sommeil par une main qui lui tapotait le bras.
- Hé! C'est toi Cyril?
    Il ouvrit les yeux et se retrouva nez à nez avec le joli visage d'une jeune femme, tout sourire. Il se redressa sur son séant. Constata que la prairie était à présent noire de monde. Des centaines. Peut-être même des milliers de personnes. De tous âges.
    Il n'avait pas dû rester longtemps endormi car le soleil, qui paraissait très haut dans le ciel ne semblait pas avoir bougé d'un poil.
- Alors? C'est toi?, lui demanda-t-elle à nouveau.
    Aucune intonation agacée ou nerveuse ne fleurissait dans cette voix bien que son silence prolongé l'ait contrainte à répéter sa question.
- Oui, oui. C'est bien moi. Enfin, je m'appelle bien Cyril, rectifia-t-il.
    Il ne reconnaissait personne parmi tous les gens qui déambulaient autour de lui. Comment dès lors avoir l'absolue certitude d'être le Cyril en question.
- Nadège te cherche, expliqua la jeune femme tout en se dressant sur la pointe des pieds.
    Cyril se leva, circonspect. Nadège!? Il ne connaissait aucune Nadège! Tout ce que ce prénom évoquait pour lui c'était le lointain souvenir d'une cousine. Il n'avait pas revu celle-ci depuis des années. Beaucoup d'années.
    Tout cela paraissait décidément bien difficile à comprendre. Qui donc était cette Nadège qui semblait le connaître? Et que lui voulait-elle?

    La jeune femme mit ses mains en porte-voix et modula d'une voix presque grave: "Nadège! Nadège!", tout en pivotant lentement sur elle-même.
    Alors qu'aucune montagne ne se profilait à l'horizon, le prénom ainsi claironné sembla se répéter à l'infini, se propager très, très loin. Et d'atteindre au but désiré puisqu'une main se leva et s'agita à quelques dizaines de mètres d'eux.
- J'arrive!, cria la propriétaire de cette voix.

    Cyril tendit la tête dans cette direction, pressé de découvrir celle qui désirait le voir. Il n'en crut pas ses yeux.
- Je vous laisse, dit la jeune femme en lui pressant doucement la main. Vous devez avoir des milliers de choses à vous raconter!
    Cyril n'eut pas à cœur de lui répondre, trop surpris et bouleversé pour posséder encore le secret de la parole. Devant lui, marchant à sa rencontre, un sourire béant aux lèvres, s'avançait une femme blonde, mince, d'une démarche aérienne. A rien qu'elle ne l'ait rejoint, Cyril murmura d'une voix étonnée mais convaincue: "Nadège! C'est bien toi?!".

    Le doute ne s'offrait à son esprit. La Nadège qui cherchait après lui ne lui était pas inconnue. Et pour cause. Il s'agissait de sa cousine, ni plus ni moins. Il l'aurait reconnue sans hésiter. Elle était la même qu'autrefois malgré les années écoulées et le modelé de son corps qui avait fait d'une jeune fille une femme.
- Tu me remets Cyril?, lui demanda-t-elle sitôt qu'elle l'eût rejoint.
- Naturellement Nadège... mais comment est-ce possible!
    Elle lui décocha une petite moue dubitative en haussant légèrement les épaules.
- Ne m'en demande pas plus, je n'en ai pas la moindre idée. Quelqu'un m'a avertie de ta présence. Un vieux monsieur. Il m'a dit : "Votre cousin Cyril vient d'arriver, si vous souhaitez le rencontrer...!". Alors, je me suis renseigné autour de moi et plusieurs personnes se sont proposées de m'aider à te retrouver, jusqu'à ce que la jeune femme qui se tenait à côté de toi crie mon prénom.
- Mais on est où là?, l'interrogea Cyril.
- Je ne saurais te dire. Je ne comprends pas tout mais cela ne m'inquiète pas vraiment... pas du tout en fait.
- Tu as raison, approuva Cyril, jugeant que sa cousine venait de parfaitement résumer la situation et d'exprimer le juste sentiment qu'il éprouvait. L'essentiel c'est de se revoir. Ca fait combien d'années?

    Nadège se mit à réfléchir.
- Tu étais venu au mariage de Pascal?
- Non, j'étais déjà parti au Canada à cette époque.
- Alors, c'était en 73, chez mes parents.
- Mon Dieu!, soupira Cyril. Plus de trente ans déjà!
- Eh! Ne dis pas ça!, protesta Nadège en lâchant un petit rire. Tu vas nous faire du mal!
- Bien vrai que ça paraît impossible qu'autant d'années se soient écoulées!
- C'est la vie mon cousin! Mais, trêve de nostalgie assassine, dis-moi plutôt ce que tu deviens.
- Rien d'exceptionnel tu sais. Je bosse toujours dans la recherche pétrolière.
- Oui, je sais, maman me l'avait dit.

    Cyril évita la gaffe de justesse en ses souvenant à temps que Jean-Baptiste, le père de Nadège, était mort au cours des années 80, emporté par un cancer de la plèvre gagné en s'échinant dans les mines.
- Sinon, enchaîna-t-il, je vis avec deux de mes enfants. Benoît, l'aîné, a lui préféré aller vivre chez sa mère.
- Tu navigues seul?, demanda Nadège, du coquin dans la voix.
- Non, s'amusa-t-il, une demoiselle Annabelle accompagne mes pas. Mais, et toi, toujours avec Damien?
- Oui. Que veux-tu, je suis restée très fleur bleue, mon premier amour s'est révélé le bon.
    Cyril se souvint à cet instant précis de l'été 73, le seul qu'il ait passé chez les parents de Nadège tandis que les siens peaufinaient les dernières stratégies d'un aimable divorce. Ils avaient ainsi cru le préserver. Plutôt raté!
    Il se rappela quelques timides attouchements échangés avec sa cousine dont l'innocence frôlait la naïveté, à l'égal de ce qu'ils étaient à l'époque. Comment avait-il pu oublier?
- Tu as bien de la chance d'avoir su si tôt faire le bon choix, lui confia-t-il. Mais, tu ne veux pas t'asseoir, on sera plus à l'aise.
- Bonne idée, reconnut-elle.

    Elle tira sa robe en arrière et s'assit gracieusement dans l'herbe, aussi moëlleuse qu'un coussin. Il se posa à côté d'elle, surpris de sa propre souplesse. Il la trouvait très belle, pas du tout marquée par l'offense du temps. Cependant, curieusement, cela n'éveillait en lui aucune pensée parasite, il était juste heureux pour elle que tout son charme soit demeuré intact.
- Tu sais que tu n'as presque pas changé, lui confia-t-elle.
- C'est drôle, je pensais exactement la même chose de toi, avoua-t-il tout en songeant qu'elle était soit indulgente soit diplomate car l'image qu'il apercevait de lui chaque matin dans le miroir témoignait à charge du temps enfui.
- Tu te souviens de cet été?, lui demanda-t-elle soudain comme en écho rebelle à ses précédentes pensées.
- Comment aurais-je pu oublier! Je crois que j'ai vécu les deux mois les plus insouciants de ma vie. C'était un pur bonheur pour un fils unique comme moi que d'hériter de deux grandes sœurs.

    Il s'apprêtait à s'enquérir des nouvelles d'Aline lorsqu'un oiseau se posa soudain juste devant eux et se mit à pépier comme si de rien n'était. De la taille d'un pigeon ramier, il possédait une superbe livrée verte et bleue avec le bout des ailes d'un beau rouge vermillon.
- Dis donc, s'amusa Cyril. Pas sauvage pour un sou l'animal!
- J'irais même jusqu'à dire effronté, renchérit Nadège.
    Cyril se mit à siffloter un trille entre ses dents et tendit la main. D'abord intrigué, l'oiseau s'immobilisa, les regarda tour à tour puis, sans doute satisfait de son examen, sautilla jusqu'à la main tendue. Cyril lui caressa la tête du bout de l'index. Nadège se mit à rire, amusée par le toupet du volatile. En réponse, celui-ci tendit le cou comme pour mieux jouir du contact. Puis, quelques secondes plus tard, jugeant sans doute qu'abus en toute chose n'est bon, il se dégagea de la main, sautilla sur deux bons mètres et prit son envol.

- Petit intermède animalier fort sympathique, commenta Cyril.
- Plutôt, apprécia Nadège. Tu sais ce que c'est comme oiseau?
- Aucune idée. Mais je dois t'avouer que je suis nul en bestioles!
    Ils restèrents un court instant silencieux avant que Cyril ne reprenne la parole.
- Sais-tu qu'il y a une image de ces vacances qui est restée gravée à jamais dans ma mémoire?
- Ah oui, laquelle?
- Celle d'une nuit au cours de laquelle ton père nous avait emmenés ramasser des escargots dans le jardin avec une lampe électrique.
- On faisait ça très souvent, remarqua Nadège dont le regard s'était voilé à l'évocation de son père.
- Peut-être, mais, ce soir là, avant d'arroser pour faire sortir les escargots, ton père avait rempli un seau d'eau et l'avait fait tourner autour de son bras tendu sans qu'aucune goutte ne tombe. Aujourd'hui encore je me demande s'il n'y avait pas de la magie là-dessous.
- Ou cette fameuse force centrifuge, dit Nadège avec un large sourire pour se moquer gentiment de lui.
- Ne casse pas ma cabane! Je préfère croire à de la magie.
- Et les machaons Cyril, s'exclama Nadège, tu te souviens?
- Oui, les pauvres bêtes. On passait des après-midis entiers à les traquer avec nos filets à papillons et après, le soir, on les épinglait sur des bouchons en liège.

    Sans se concerter, ils avaient tous deux pris un air contrit.
- Ce qu'on peut être barbare lorsqu'on est enfant.
- C'est vrai Nadège.
- Ce qui est drôle, enfin je veux dire étonnant, c'est que je n'aurais sans doute pas supporté que mes enfants fassent la même chose, se confia-t-elle.
- Pas faux. Les miens n'ont jamais été tentés par ce genre d'aventure mais je crois que cela m'aurait déplu qu'ils le soient.
- On vieillit mal!, dit Nadège en se mettant à rire.
- Chut! Tu vas nous faire repérer et on aura mauvais genre!, la taquina Cyril en joignant son rire au sien.

    Une voix s'éleva soudain derrière eux, assez distincte pour que l'on comprenne parfaitement les mots qu'elle prononçait.
- Regardez Jean-Baptiste! Elle est là-bas, avec Cyril!
    Celui-ci se redressa aussitôt et tourna la tête dans cette direction.

    La seconde d'après, une fois dissipé un bref frisson d'effroi, il se recoucha dans l'herbe, sourit et prit délicatement le menton de Nadège dans sa main. Puis, en la regardant droit dans les yeux et en veillant à y mettre toute la tendresse dont il se sentait capable, il lui confia : "Nadège, tu sais quoi? Je crois bien qu'on est morts!".

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Commentaires (1)

1. 23/02/2010

Retrouver ceux qui nous sont chers après la mort... C'est la vision de l'au-delà que je préfère. Un texte agréable à lire, on en sort serein !

Bises,

Sandra

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