Difficile à construire facile à détruire

Nouvelle ayant eu le premier prix au concours d'Aigues mortes en 2012

 

                         Difficile à construire, facile à détruire

    C'est fou le temps qu'il m'a fallu ! Pas loin de cinq ans ! Il faut reconnaître que je partais de très loin ! A écouter les anciens, un lustre, c'est vite passé. C'est surtout vite dit ! Parce que lorsque la peine persiste à s'inviter à la table du quotidien on ne sait plus comment lutter pour que disparaisse le suaire du désespoir dans lequel l'âme déambule. Tant de pensées affreuses noyaient mon esprit ! Comment aurais-je pu accepter la disparition de Julien ? Surtout sans jamais l'avoir revu ne serait-ce qu'une dernière fois !

     La mer m'a poignardée, elle me ressuscitera. Que cela lui plaise ou non ! Je sais aujourd'hui de quelle manière lui prouver toute l'indifférence qu'elle m'inspire et le mépris que je lui porte. Et je ne m'en prive pas ! Je vais chaque jour lui lancer un défi, comme une manière de la narguer ! Oh, je sais aussi que je dérange les gens; je connais tous ces affreux  surnoms dont ils m'affublent ! Je discerne sans peine leurs silences empreints de gravité et comment ignorer leurs mines affligées lorsque je passe devant eux, la démarche lente, toute vêtue de noir ? Je devine sur leurs lèvres les mots avec lesquels ils m'habillent lorsqu'ils me suivent des yeux cheminant vers la plage, mon panier dans une main, ma pelle et mon seau dans l'autre. Comment pourrais-je ignorer que tous me croient folle ? Je me suis bien rendue compte qu'ils interdisent à leurs enfants de m'adresser la parole. Je n'en ai cure ! Un jour j'en aurai des enfants.

      Des bien à moi ! Et là, ils seront contraints d'admettre que je suis guérie. Que le bruit des bottes ne m'empêche plus de dormir ! Pas plus que cette vêture uniforme que je croise encore si souvent. Leurs mots ne me font plus frémir. Je les ai oubliés. Ainsi que leurs paroles prétendument de réconfort et leurs conseils pour m'enjoindre d'oublier. Comment ont-ils pu imaginer me comprendre ? J'attendais d'autres mots que ceux qu'ils ont prononcés. Et je les ai trouvés. Il y a peu. C'était il y a quelques mois. Au plein cœur de l'hiver. Le mien et celui de la saison. Sur le rayon tout en haut du grand mur tout tapissé de livres de la grande maison. Là où je vis depuis près de cinq ans. Depuis ce tout dernier matin de la longue nuit.

 

 

Une brise ténue berce d'une main nonchalante le plumage vert sombre des tamarins, immuables sentinelles érigées tout au long de la plage. Leurs troncs sont si tourmentés que la plus folle des tempêtes ne se risquerait pas à tenter de les déraciner. Je les caresse du regard avant de me diriger vers le bord de l'eau. Julien avait une tendresse particulière pour ces arbres. Il me racontait souvent toutes les aventures qu'il s'était inventées, les fesses calées dans quelque branche, le regard rivé sur l'horizon marin que rien ne bride.

Il fait encore un peu frais ce matin mais le soleil laisse augurer une belle journée. Je pose mon panier sur le sable sec à quelques pas de l'aire sur laquelle je m'apprête à ériger mon château. Le bas de ma longue robe noire balaie le sable sitôt après que je me sois débarrassée de mes chaussures. J'aime fouler la plage de mes pieds nus. Il y a comme une espèce de sensualité qui se dégage entre la matière malléable et moi. On peut voir son humeur dans les traces que l'on laisse derrière soi. Plus elles sont infimes plus on se sent léger. Avant toute chose, je dois parcourir la plage pour y dénicher des coquillages. Les demi-conques des coques striées ont ma préférence. Surtout celles hérissées de longs éperons pointus. Elles ne sont pas nombreuses; leur découverte n'en est que plus belle. Lorsque mon seau est plein, je reviens sur mes pas.

Pour réussir un beau château de sable, il faut un lieu favorable. L'idéal se situe à l'exacte lisière entre le sable sec et le sable humide. La démarcation est aisée à découvrir, elle marque la limite haute qu'a abandonnée la mer juste avant qu'elle ne se retire. Car, sauf par gros mauvais temps, la mer se retire toujours la nuit comme si elle avait honte de toutes les turpitudes dont elle se sait coupable.

 

 

Ce sable, humecté sans excès, constitue le cément idéal pour ériger n'importe laquelle des constructions sans courir le risque de la voir s'écrouler à la première maladresse. En prélude, comme chaque matin, je dessine un large arc de ciel à l'intérieur du périmètre que trace le sable humide. Puis je creuse dans cette lèvre boudeuse dirigée vers la mer une tranchée de quelques centimètres de profondeur à l'aide du fer de ma pelle. Ensuite, je remonte ce sable excavé et le tasse à la main afin de construire une sorte de dune. Je renverse alors mon seau de coquillages et fortifie l'ubac de ma dune à l'aide de ces défunts renforts. Ainsi, si la mer monte, elle trouvera un double écueil sur la route qui mène à mon château. Une gorge dans laquelle se perdre et une cime ardue à escalader.

 

Avant de m'atteler à la construction, je sors une serviette de mon panier. Je la déplie soigneusement avant de m'asseoir dessus. Puis je plonge à nouveau la main dans mon couffin d'osier pour y saisir mon livre. Celui qui m'accompagne tous les jours. Depuis tous ces matins où j'ai pris l'habitude de venir au bord de l'eau pour y construire des châteaux de sable. Je dis livre mais cela n'en est pas un à proprement parler. Juste un dossier de couleur rouge que le temps a fini par délaver. C'est d'ailleurs ce format insolite et sa relégation tout en haut de l'ultime étagère de la bibliothèque qui m'ont attirée. D'après le directeur de la grande maison, il occupe ce poste depuis de nombreuses années, tous les poèmes qui y sont consignés ont été écrits par la même personne. Un vieux monsieur, disparu il y a déjà très longtemps. Dans ses très rares instants de lucidité. Son corps famélique était revenu des camps mais pas son esprit demeuré à jamais prisonnier de la folle barbarie. Il griffonnait ses mots au dos des feuilles de soin qu'une infirmière prise de compassion retapait le soir sur la machine à écrire du service.

Un jour, si j'en ai les moyens, je le ferai éditer. A mes frais. Tous les textes m'ont émue mais je n'en lis plus qu'un, le seul qui ne soit pas frappé au sceau du plus profond désespoir. Le vieux monsieur l'avait intitulé : Ce qui n'est plus sera.

 

 

Le matin à regret quitte ses draps de nuit

Et mouche une à une les étoiles défaites.

Une brise indolente, presque un soupir d'ennui,

Balaie d'un geste las tout espoir de conquête.

 

Des miasmes inhabituels clament la fin du règne

Des remugles terrestres que la rosée éveille,

Qu'un peuple conquérant dénature et imprègne

Après ces quelques mois de contrainte au sommeil.

 

 

Je relève la tête. Le ciel est si bleu qu'aucun nuage n'ose le déranger. L'heure a sonné que je me mette à l'oeuvre. J'abandonne mon livre, me redresse. Le temps de remonter les manches de mon chemisier noir et je m'empare de ma pelle. L'instant est idéal pour commencer mon château. A moi de m'appliquer, de bien suivre les règles que j'ai moi-même édictées. Asseoir de bonnes bases, larges et élégantes. Eriger en pensée les volumes que l'on souhaite développer. Laisser libre le cours de la rivière imaginaire qui livre les pensées aux mains qui les écrivent. Mes gestes sont devenus machinaux, presque mécaniques, et me laissent l'esprit libre. Je savoure les deux premières strophes. Les mots roulent en ma bouche comme ces bonbons acidulés qui n'en finissent pas de fondre et laissent entre acide et sucré les papilles toutes déconcertées. Autant que les regards que je surprends parfois lorsque les promeneurs m'épient du coin de l'œil. Bien qu'occupée à ma tâche, je ne peux les ignorer tout à fait. Passé le premier moment de surprise et l'assurance acquise qu'aucun enfant ne s'attache à mes basques, je lis leur étonnement à voir une jeune femme de trente ans dans ses habits de deuil attacher tant de soins à l'érection d'un château de sable. Je ne leur en veux même pas si leurs yeux parfois se mâtinent d'une intransigeante réprobation. Que savent-ils de ma vie ? Comment pourraient-ils comprendre qu'il existe des voyages si longs qu'ils prennent des allures de périples ? Le mien a commencé lorsque Julien n'est pas revenu. Je le crois proche de s'achever. Enfin ! serais-je tentée de dire.

 

 

Avec le plat de la pelle humecté dans le seau rempli d'eau, je lisse les contreforts de ma forteresse, tasse et arase les aires où vont se loger les tours. La mer cherche à retenir mon attention en modulant de profonds soupirs de sa voix lancinante. Je ne lui en accorde aucune. Et la mets au défi de se risquer à l'assaut de mon château du temps que je monte la garde. Oh je ne me fais pas d'illusions ! Elle ou les enfants auront raison de mon œuvre plus tard dans la journée mais rien ne me dérange en mon absence. Je sais désormais la vérité des choses. Le directeur de la grande maison, ou de l'asile comme disent les gens en ville, m'a approuvée après que je lui aie expliqué ce qui me poussait à construire des châteaux de sable. La vie, m'a-t-il confié, est comme votre château de sable, fragile et magnifique, difficile à construire mais facile à détruire. Peu de gens arrivent à accepter, comme vous me paraissez désormais encline à le faire, que ce qu'ils ont érigé soit appelé tôt ou tard à disparaître.

C'était exactement ce que je ressentais. Et je me suis souvenue de la manière dont ma vie s'était retrouvée détruite le jour où le bateau de Julien n'est pas rentré au port. Tout le monde savait que la "Marie-Louise" était un vieux bateau mal à son aise dans le gros temps. Mais Julien et moi nous n'avions pas d'argent alors le choix ne nous était pas laissé. La mer ne livre rien sans une part de peine en échange.

Avant d'ériger mes tours, je me rassieds sur la serviette et reprends le livre à cette page usée à force de la lire et d'en caresser le papier.   

 

 

      Sur les fils électriques, les claviers d'hirondelles

S'entraînent à jouer la ballade du retour.

Elles trônent encore pour l'heure en trilles ribambelles

Mais savent que déjà il faut compter les jours.

 

Dans les prés reverdis par les premières averses

Quelques dômes blanchâtres se gonflent à pleins poumons

Tandis que les colchiques à mots couverts conversent

Des mille et un potins courant de vaux en monts.

 

 

 

C'est exactement ça. Au début, j'ai compté les jours, les minutes… et même les secondes. Je ne voulais pas croire que Julien ait disparu en mer. Je le croyais en panne ou échoué sur quelque grève. Jusqu'à ce qu'ils ramènent la "Marie-Louise" en remorque. Le pavillon en berne ! Le chagrin peut tuer. Je suis bien placée pour le savoir. Je l'ai sentie s'éteindre aussitôt cette petite vie qui palpitait dans mon ventre, cette preuve d'amour que Julien avait laissée en moi. Qu'aurais-je bien pu en faire maintenant qu'il n'était plus là ? Je ne comptais même pas lui survivre ! Mais mes parents sont intervenus. C'était bien temps ! Avec tout leur argent, ils auraient pu cent fois acheter à Julien un bateau digne de ce nom ou tout au moins lui prêter l'argent pour qu'il se l'achète. Mais non, ils ne voulaient pas céder ! Nous nous étions aimés et mariés contre leur gré, il était hors de question qu'ils cèdent. Une fille de notaire n'épouse pas un pêcheur ! Les voilà bien remboursés ! Cinq ans qu'ils payent rubis sur l'ongle les frais de la grande maison dans laquelle ils m'ont faite interner. Pour ne pas avoir honte de moi ou ne pas avoir honte de ce qu'ils auraient pu faire ? Je ne les ai jamais croisés depuis que le directeur m'a autorisée à venir construire mes châteaux de sable. Il m'a même encouragée à déjeuner sur la plage les jours où j'en éprouve l'envie.

 

Comme aujourd'hui tiens. Où comme d'habitude ils m'ont donné en cuisine bien plus que ce que je mangerai. Ils pensent qu'à me gaver je reprendrai du poids. Quelle idée ! J'attends autre chose pour ça. Peut-être pas en vain. Mais je ne voudrais pas me bercer d'illusions. N'empêche, je suis sûre que si je tourne la tête, là-bas, vers l'entrée du chemin, je vais le découvrir. Il y vient tous les matins depuis plus de quinze jours et reste des heures à m'observer.

 

Bon, si je veux qu'elle le détruise, parce que je l'aurai décidé, il faudrait peut-être que je le bâtisse ce château ! Je tasse le sable dans le seau, le renverse aux endroits décrétés et du plat de la main sonne la semonce du divorce de la matière et son moule. Les formes s'harmonisent. Ma forteresse prend belle allure. Une tour de plus et je m'attelle aux remparts. C'est la partie la plus délicate. Il faut monter des murs ni trop fins ni trop larges. La découpe des créneaux à l'aide d'un couteau mènera l'œuvre vers le sublime ou le ridicule.

Deux strophes de plus pour me donner du courage.   

 

 

Aux plages les transats ont la mine bien grise

Les coquillages attendent qu'une main les ramasse

Et tous les jeux d'été sommeillent dans les remises

Rêvant aux rires d'enfants contraints à contumace.

 

 

Mais si les matins blêmes ont des éveils plus lents

Et qu'à se coucher tôt le jour se précipite

L'automne procède aussi d'un magnifique élan

Et recèle en son sein de merveilleuses pépites.

 

 

Il a été long mon automne. Et tellement monotone. A la fleur de l'âge. Sans que je ne m'inquiète jamais de l'absence de changement de temps. Les jours se ressemblaient. Tous d'une patine grise. La couleur de celle qui un jour de colère m'avait ôtée l'envie, attenté à ma vie. Aucun mot ne parvenait à me consoler. Ni même à m'atteindre. Sans ceux de ce vieil homme brisé au joug de l'infamie, peut-être n'aurais-je jamais trouvé la force de me sauver. De me décider à venir narguer la marine félonne en la trompant au jeu des fausses offrandes. Ces mots… et un visage. Celui que je devine tout en haut du chemin. Echoué comme moi dans la grande maison il y a maintenant un an. Il a ton âge, m'a confié un infirmier. On lui donnerait dix ans de plus ! Peut-être à cause de cette longue cicatrice qui lui balafre le front. Et des boisseaux de peine qui empèsent ses pas. Depuis un an, il n'a pas dit un mot. Rien ! Pas la moindre syllabe. Même pas une voyelle ! Et personne ne sait comment le soustraire à son entêtante mutité.

 

Je suis contente de moi. Mes créneaux ont de l'allure comme jamais. Une régularité impressionnante, pas un plus haut que l'autre. Ne reste plus que la touche finale : l'ouverture d'une double porte en ogive face à la mer. Comme un défi de plus. Quelle gloire y a-t-il à violer une enceinte béante ? Ma lame tranche dans le sable, dessine deux arcs de ciel parfaitement symétriques. Rien ne menace de s'écrouler. Je lance un œil vers le chemin. Tiens, il s'est rapproché. Comme la veille ! Je me rassieds sur la serviette, reprends mon livre. Avant de m'y replonger, juste par habitude car je le sais par cœur, je pense à lui. A tout ce que m'ont raconté les infirmières. A ce terrible accident de voiture. Qui l'a laissé sans voix. Muet jusqu'au cœur face à la perte de sa femme et de son fils. Je devrais peut-être lui prêter le livre… et lui apprendre à construire des châteaux de sable.    

 

 

      Ainsi va la bascule d'une saison à l'autre

Sans qu'aucune jamais puisse affirmer son règne

Ne tient-il pas qu'à nous d'en être bons apôtres

En appréciant au mieux ce que d'autres dédaignent ?

 

 

C'est tellement vrai ! Chaque saison, chaque jour, chaque heure est un combat. Dont l'issue demeure à jamais indécise. L'unique certitude, si certitude il y a, c'est qu'à combattre on peut espérer vaincre tandis qu'à renoncer on s'enfonce un peu plus. Encore faut-il pour ça s'astreindre à chercher dans le noir l'étincelle de lumière qu'allume toujours l'espoir. Ce petit rien scintillant qu'avait sans doute vu le vieil homme le jour où il a écrit son poème. Dans la fureur et le tourment de son éternelle nuit, qu'est-ce qui a pu lui inspirer la mélodie de ces notes d'espoir ? Le sourire d'un enfant ? Le rire d'un coreligionnaire ? U rayon de soleil sur un oiseau qui chante ? Je ne le saurai jamais. Mais peut-être est-ce précisément là ce qu'il y a de plus beau !

 

 

Je sens soudain une présence dans mon dos. Je me retourne. Il est tout près de moi. Je lui souris. J'aurais juré que c'était lui. Je crois que le temps vient de changer. Qu'une nouvelle saison s'annonce. Pour me le confirmer, il regarde mon château, puis me regarde.

- J'ai rarement vu un château aussi beau, laisse-t-il tomber comme un soupir de soulagement.

Avant de l'inviter à partager mon repas, je me lève, m'empare de ma pelle et détruit ma dune protectrice. Et, depuis tant de temps, j'ose enfin regarder la mer.

"Tiens, tu peux le détruire celui-là, je te l'offre. Mais profites-en bien, je ne crois pas que j'en bâtirai un autre de si tôt !"

 

 

 

 

 

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