Débandade

        Un texte hommage pour tous ceux que j'ai connus, concernés par le problème, qui m'ont ouvert les yeux sur ce qu'était pour eux La Vérité de l'Histoire, résolument différente de celle que l'on veut bien nous montrer. A chacun de se faire son idée.

                             

 

                                              Débandade

 

 

    

Ses maigres fesses calées dans une anfractuosité de rocher, Antoine rêvait. Face à la mer étale sous la torpeur de juillet, il rêvait en attendant le reste de la bande. Il rêvait aux poulpes. Tout particulièrement à ceux qu'ils allaient attraper grâce aux pattes de poulet que lui avait données Hamir, le boucher de sa rue.

Nul n'aurait su expliquer la raison pour laquelle les poulpes étaient avides d'un appât aussi incongru. Toujours est-il qu'ils se précipitaient sans retenue sur les hameçons ainsi eschés. Au final, seule comptait l'efficacité de la méthode.

Après, si la pêche se révélait aussi bonne qu'il l'espérait – à vrai dire, il ne doutait pas qu'elle le fût – il faudrait battre les poulpes avec des bois ronds afin d'attendrir leur chair.

Pas de souci à ce sujet, tout le monde serait volontaire !

 

Au loin, sur sa droite, le port déployait sa batterie de grues aux allures de girafes géantes. Celles-ci broutaient le long des quais où patientaient des cargos venus de toutes les mers qui jouent à se poursuivre en faisant le tour du monde.

Le soleil cognait fort. Il diluait la grande ville sous une chape de brillance. Sous la braise de ses rayons, les grues se déformaient et prenaient des allures de danseuses orientales.

 

Antoine rêvait aussi à Nedjma. Ses lèvres béates s'entrebâillaient en songeant aux si jolis sourires que savait dessiner sa bouche, aux étoiles qui brillaient dans ses yeux, au cristal de son rire qui le mettait en émoi. Il y songeait parfois si fort qu'il devait s'efforcer de n'en rien laisser paraître en présence d'Habib, son jeune frère.

Pour ce genre de rêve, la patience est un rude apprentissage.

Enfin, il se projetait en pensée vers le collège qu'il faudrait intégrer aux derniers jours de septembre maintenant que le certificat d'études était là. In the pocket, comme ils avaient pris l'habitude de dire depuis que les libérateurs américains étaient passés par là.

Tous ceux de la bande l'avaient eu. Même Jézéquiel, que pourtant son père, en parlant de lui, disait tout le temps en levant les yeux au ciel : Que veux-tu ? D'un bourricot on ne fera jamais un cheval de course !

 

Tous accusaient treize ans. Un âge difficile. Cet âge où l'adolescence cherche à tuer l'enfant en le soustrayant aux jeux qui ont jusque-là rythmé sa vie afin de mieux le pousser vers le monde des adultes. Cet univers dont il tarde que tous les interdits soient à portée de main mais où le temps du plaisir semble si compté.

 

 

Marc fut le premier à apparaître tout en haut du chemin. Celui-là, pour le rater il aurait fallu le faire exprès ! Plus blond, ce n'était pas possible.

Antoine sourit en repensant à l'arrivée de son copain au village trois mois plus tôt. Celui-ci venait du bord de la mer. Mais une mer loin d'ici… encore plus loin que Paris. Une mer tellement froide que là-bas ils n'avaient pas su l'appeler autrement que la Mer du Nord.

Une mer que quand tu te baignais dedans ou tu mourais tout de suite de froid ou tu ressortais avec des glaçons dans les cheveux.

Son père à Marc il était le nouveau facteur du village. Mais lui, il disait : préposé aux Postes et Télécommunications avec cet accent pointu qui lui faisait dessiner un cul de poule avec sa bouche. Quand Habib l'imitait, c'était à mourir de rire.

N'empêche que le père de Marc, il faisait facteur, quoi qu'il en dise !

 

Sitôt qu'ils avaient pu l'attraper Marc, ils lui avaient proposé de jouer au jeu du doigt. Plus qu'un jeu en vérité : une épreuve d'intronisation dont il fallait sortir vainqueur pour être admis au sein de la bande.

Le principe était simple, sorte de variante du jeu de colin-maillard. Celui auquel on avait bandé les yeux – après lui avoir expliqué les règles, démonstration à l'appui – devait reconnaître à l'index qu'on lui donnait à palper le camarade auquel ce doigt appartenait.

Dès qu'il l'avait identifié, on passait à un autre en le félicitant pour sa perspicacité jusqu'au moment où un des participants – en général c'était Jézéquiel ou Claude qui s'y collait en échange d'un barre de chocolat fournie par Pépé – tombait son pantalon et proposait son sexe en lieu et place de l'index.

Certains comprenaient tout de suite et s'enfuyaient, fâchés à mort, en les traitant de dégueulasses et de pervers. D'autres prenaient ça à la rigolade et étaient admis dans la bande.

Marc, lui, avait tâté, douté, tâté à nouveau avant de s'exclamer avec son accent qui sentait la neige : P'tain! C't'incroyable ! Il a point d'ongle !

La crise de rire ce jour-là !

 

Marc avait le visage cramoisi. Le pourtour de ses oreilles rappelait la couleur du homard au sortir de la marmite. Sa peau ne s'était pas encore habituée au soleil. Dans deux jours, c'est sûr, il pèlerait.

Tous deux commencèrent à bavarder, à s'inventer des histoires avec les filles en s'attachant à surenchérir sur certaines faveurs soi-disant obtenues. Celles-ci auraient fait rougir de honte les présumées conquêtes. Et forcé leurs frères aînés à leur faire ravaler leurs mensonges à l'aide de quilles de savon.

 

Peu après, Habib et Jézéquiel les rejoignirent. Ils étaient venus ensemble. Normal, ils habitaient le même quartier. Et juste derrière eux : Claude. Le petit gros à lunettes que toute bande digne de ce nom se doit de compter dans ses rangs.

Sauf que lui on jouait pas trop à l'embêter : son père, il était gendarme.

 

Ne manquait plus pour compléter la fine équipe que Samuel et Pépé Garcia. En vrai, ce dernier se prénommait Joseph. Mais il aurait fait manger sa bouche au premier qui aurait pris le risque de l'appeler de ce vieux prénom.

Pépé était toujours en retard. On ne pouvait pas lui en vouloir pour ça. Ses parents tenaient l'épicerie du village et, avant de le laisser filer, ils lui trouvaient toujours quelque chose à faire : des cagettes à mettre en place, des boîtes de conserve à empiler ou des cartons à ranger. De vrais esclavagistes !

Heureusement, Pépé se débrouillait toujours pour leur emprunter quelques douceurs. Sans cela, ses six copains n'auraient jamais eu la patience de l'attendre.

Enfin, c'est ce qu'ils s'amusaient à lui faire croire mais ce n’était pas vrai. Il les faisait tellement rire ! Toujours une ânerie à la bouche et au moins deux en tête.

 

Ces sept-là se faisaient tout le temps ensemble. Ils ne se quittaient jamais. Et à tchatcher sans arrêt. Pire que les filles dont ils aimaient pourtant railler le verbiage.

À balader partout dans le village, bras dessus bras dessous, à nager, à taper dans le ballon, à pêcher, à se bagarrer pour de faux, à faire semblant de draguer les filles.

C'était tous des petits derniers, des chouchous. Toisés par leurs parents avec les yeux de l'indulgence. On leur laissait faire ce qui aurait valu en son temps quelques coups de pied aux fesses de leurs aînés.

Les parents s'amusaient de leurs bêtises. Ils allaient même jusqu'à s'en esclaffer. Ils ne s'en étaient pas privés le jour où leurs rejetons avaient fait rouler des citrouilles en direction du train en les poussant du haut du champ jusqu'à la voie en contrebas. Le convoi avait pris plus d'une heure de retard car, par le fait du hasard, le propriétaire du champ, présent à bord du train, avait tiré le signal d'alarme pour les poursuivre.

Leurs pères en avaient ri des heures entières au café – même celui de Claude, le gendarme – en s'avalant de pleines assiettes d'olives et en se parfumant la bouche à l'anis.

 

 

Lorsque Pépé arriva, ils étaient déjà prêts à plonger, tous en slip de bain. Sauf Jézéquiel qui était en slip tout court parce que ses parents n'étaient pas assez riches pour lui acheter un maillot de bain.

Pour se faire pardonner son retard, Pépé leur donna à chacun une barre de pâte de fruits avant de quitter ses habits et de les jeter en tas sur ceux de ses copains.

 

Et cet après-midi là, après la baignade, ils pêchèrent trois poulpes. Des monstres ! Au moins gros comme ça ! La mère d'Habib les prépara en salade épicée avant de les partager entre eux tous.

Un vrai régal !

 

Tous les jours qu'essaima juillet, ils se retrouvèrent à la plage, sur la place du village ou dans les champs alentour où ils s'amusèrent à traquer les gros lézards verts indolents ou à attraper des sauterelles grosses comme des criquets pour aller ensuite faire peur aux filles.

 

 

Et ils auraient dépensé août et un bon morceau de septembre à prendre du bon temps et à brûler ensemble leur dernier été de petit garçon si la guerre n'était venue jeter un voile de tristesse et d'inquiétude sur ce bel été.

C'était une guerre très loin d'ici. Dans un pays que monsieur Benamou, leur maître, leur avait plusieurs fois montré sur la carte trônant à la droite du tableau. Un pays où les hommes et les femmes avaient les yeux bridés et se coiffaient la tête avec de drôles de chapeaux pointus. Des chapeaux si bizarres qu'on aurait dit des patelles géantes.

 

Le pays avait besoin de ses fils pour défendre ses lointains territoires et appelait au sein de son armée un des frères d'Habib, celui de Samuel et l'aîné de la fratrie dont Antoine fermait le bal. Et comme tous étaient soudés par ce sentiment de fratrie qui les unissait mieux qu'un rang familial, ce qui brisait le cœur de trois d'entre eux anéantissait aussi le cœur de tous.

 

Cette fin d'été 52 eut le goût amer des amandes encore vertes et des promesses non tenues. Les jeux perdirent tout ou partie de leur saveur ; les rires avaient déserté les maisons du village. Même le soleil paraissait plus pâle et ne parvenait plus certains soirs à les réchauffer.

La tristesse les noyait encore lorsqu'ils assistèrent, tous ensemble, au départ du bateau qui emmenait les soldats vers ces lointaines contrées où les combats, disait-on, s'attisaient au vent d'une rage peu commune.

 

Ils ignoraient ce jour-là qu'une autre guerre les menaçait. Encore plus injuste que ne l'est par essence une guerre. Une guerre fratricide qui leur volerait leur jeunesse, leur mémoire et leur destin.

Et, tandis qu'inquiets mais beaucoup trop fiers pour le montrer, ils éclataient leurs dents sur des sourires forcés en se donnant la main, Alger saluait, du lamento déchirant de toutes les cornes de brume du port, ses enfants partant au combat.

Tous ses enfants.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                   

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Commentaires (1)

1. 24/02/2010

L'horreur de la guerre qui vient tout ternir, même les plus belles joies de l'enfance... La description d'une autre époque aussi : le certificat d'études, ma génération ne l'a pas connu (ce serait pourtant une expérience intéressante en fin d'école élémentaire, une manière d'encourager les enfants à travailler sérieusement).

Bises,

Sandra

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