Art et essai

    Texte écrit à l'occasion d'un concours de nouvelles dont le thème était "files d'attente".

 

 

                                        Art et essai

 

      Cinéma l'Excelsior. Rue Richelieu. Un des derniers cinémas "art et essai" à posséder deux salles, lui a-t-elle précisé. Il remonte lentement la file, parvient jusqu'à l'entrée qui tient encore ses portes closes, refait le parcours chemin inverse sous le feu croisé des regards méfiants et des corps qui se distendent pour combler les espaces vides. Surtout ne laisser personne s'immiscer dans la sacro-sainte queue ! Nedjma n'est pas là. Rien de surprenant en soi. Elle élève le retard au rang de religion, lui a souvent livré dans un sourire carnassier que l'attente est la source inépuisable où s'abreuve le désir.

     Il prend sa place en queue de file, heureux que personne ne l'ait reconnu. Déçu plutôt, s'avoue-t-il aussitôt. Son heure est loin désormais. Celle de ses vingt ans retentissants. De sa gloire d'artiste novateur. Lorsqu'elle veut le blesser, Nedjma prétend qu'il n'y a plus que l'espoir qui soit vraiment jeune en lui. Elle le dit aussi pour le taquiner lorsque la mer de l'âge affiche le calme entre eux deux. Des vagues lames au vague à l'âme, l'espace est parfois d'une si infime ténuité que l'on peinerait à y insérer la lame d'un couteau. Elle ajoute aussi, à ses heures propices, qu'il est comme ces bombes ensevelies dans l'oubli du sol : inerte mais fort de tout son potentiel explosif. N'en demeure pas moins que la déflagration tarde à venir maintenant. Il lève la tête. Le ciel préserve pour l'instant sa promesse de pluie sous la bâche sombre de ses nuages confluant vers un levant déjà promis aux ténèbres.

 

     La file piétine, fait du sur-place, aimerait progresser vers la chose promise. Les lampadaires qui viennent de s'allumer dans le claquement étouffé d'un soupir orangé révèlent sur les trottoirs les ombres étriquées des arbres dépouillés de leurs feuilles. Il cherche parmi les quelques deux cents personnes qui le précèdent un visage, une silhouette, une posture, qui vaudrait qu'on l'immortalise sur la toile. Rien ne l'inspire à cet examen. Le lieu lui-même n'éveille en lui aucun écho. Il n'a pas souvenir d'être venu dans cette salle bien que Nedjma et lui aient écumé de nombreux cinémas depuis déjà deux ans qu'ils se fréquentent. Se fréquenter ! Etrange comme la désuétude de cette expression sonne agréable à ses oreilles ! Sa mère en usait à tout propos lorsqu'il vivait encore chez elle dans cette province qui lui semble si lointaine à présent.

     Cinq minutes et pas un mètre gagné. A ce rythme, la nuit aura fait son nid lorsqu'il touchera au but. Il imagine à sa caisse un homme aussi vieux que le bâtiment délivrant ses tickets avec une préciosité de gestes frôlant la maniaquerie, les détachant soigneusement suivant les pointillés et détaillant les clients d'un œil acerbe comme pour juger du bon aloi de leur venue en son antre.

 

     Quelques personnes lui ont dérobé son statut de lanterne rouge. Il fait l'effort de ne pas plus écouter leur conversation que celle de ceux qui se trouvent devant lui. Il déteste ces gens qui parlent d'un film qu'ils ont déjà vu, évoquent des scènes-clé, commentent parfois la fin. Cela lui gâche tout son plaisir de la découverte. Il ne trouve rien de plus plaisant que le mystère le plus absolu autour de l'œuvre proposée. Nedjma ne lui a pas dit ce qu'ils étaient censés venir voir ici, elle aime aussi avoir tout à découvrir, mais il s'accommode fort bien de cette ignorance. En revanche, lorsqu'ils font la queue pour un spectacle ou une exposition, ils adorent lâcher de petits commentaires à mots couverts sur les gens qui les entourent, tenter de découvrir qui fait quoi, essayer de deviner au travers des attitudes et des tenues la vérité intrinsèque de chacun.

     La file avance enfin. Il était temps ! La grande aiguille flirte déjà avec le 2 et Nedjma n'est toujours pas arrivée. Les rares voitures qui remontent la rue ont allumé leurs feux pour franchir le cap de cet espace temps partagé entre chien et loup. Il cherche au sein de ces lueurs jumelles un phare orphelin qui trahirait l'arrivée de sa belle chevauchant sa moto. Lorsqu'ils se sont connus, elle jonglait entre les bus et les métros. Très maladroitement, à vrai dire, puisqu'elle arrivait toujours en retard à ses cours sous le regard courroucé de ses autres élèves. Car, quoi qu'elle en dise lorsqu'elle est en colère contre lui, il reste pour beaucoup le chantre du "situationisme" même si le mouvement dont il est l'initiateur n'a pas connu l'ampleur que les critiques lui promettaient. Il en vit tout de même encore assez bien, vendant quelques toiles par an, même si les cours qu'il donne à l'école des Beaux-Arts ne peuvent être rangés dans la case "superflu". D'ailleurs, si Nedjma était honnête, elle reconnaîtrait que sans la lui avoir vraiment payée, elle lui doit en partie sa moto grâce aux séances de pose qu'il lui réglait bien au-delà du tarif syndical.

 

     Un groupe traverse la rue, quatre garçons et deux filles, et se dirige droit vers la tête de la file où deux jeunes femmes semblent les attendre. Des murmures indignés s'élèvent, se muent en vives protestations puis virent en quolibets. Quelques échanges plutôt vifs volent de la file au groupe avant que tout rentre dans l'ordre sous le regard amusé de quelques philosophes demeurés en retrait du conflit. Bien que le principe soit discutable il n'y a pas matière à échauffer les esprits, ce n'est pas dans la droite ligne du cinéma "art et essai". L'incident le ramène à son passé, sa jeunesse dans une petite ville de garnison où pérorait le toit d'ardoises peintes d'une école militaire. Les mercredis après-midi, le ciné-jeunesse, les films à la mode bien qu'en complet décalage avec la capitale, les queues interminables pour ceux décrétés comiques. Et ces files d'enfants de troupe en costume militaire marchant deux par deux en rangs serrés qui grillaient la politesse à tout le monde encadrés par des gradés à la brosse sévère en guise de coupe-file. Puis, très souvent, la mine faussement contrite du gérant annonçant qu'il ne restait plus de places. Survenait alors un redoutable sentiment d'injustice pour les malheureux privés de divertissement par ce terrible prestige de l'uniforme.

     Dérision de l'uniformité, pense-t-il aujourd'hui. D'autant que ce sentiment d'iniquité irait croissant à mesure que lui viendraient les poils au menton lorsque ces mêmes militaires en herbe ratisseraient large au champ des flirts potentiels. On ne dira jamais assez tout le mal qu'occasionnent ces internats unisexués en déséquilibrant le ratio garçon fille dans les villes qu'ils occupent. Qu'importe, ces souvenirs sont loin désormais et ne participent pas d'une saine nostalgie !

     La file continue d'avancer son bonhomme de chemin. Un rire le fait se retourner. Une cascade aigrelette qu'il pourrait réciter par cœur. Il se retourne, grimace et déchante. C'est une jeune fille blonde, tout en rondeurs; Nedjma n'est sa blonde qu'au sens québécois du terme.

 

     Il relève la manche de son pardessus. La grande aiguille oublie le 3. la moitié de la file est maintenant avalée. Il tarde, et lui tarde, son "petit beurre". C'est là le surnom dont il l'affuble. En raison de ses origines, du carré de ses épaules et de son caractère, de la douceur qu'il éprouve à chaque fois qu'il la croque. Une douleur ténue mais insistante lui fouaille le bas du ventre. Cinq jours qu'ils ne se sont pas vus. Nedjma a raison : l'attente exacerbe le désir. Sa présence lui manque, ses cheveux bruns ondulés qui cascadent aux épaules, son teint mat, ses sourcils épais qui épousent le trait de khôl soulignant le regard sombre où luisent quelques paillettes dorées. Brillances qui virent au vermeil quand la colère gronde, que l'orage déploie tous ses fastes. Elle n'est pas d'un naturel facile sa douce… il ne l'est pas non plus, reconnaît-il facilement. Parfois, leurs éclats de voix amusent les amis chez qui ils se donnent en spectacle, les agacent aussi, il n'en doute pas. Nedjma n'adhère pas toujours autant qu'il le souhaiterait à son "situationisme", elle rejoint parfois les bataillons de féministes avec lesquels il a dû lutter pied à pied, incapables de saisir le second degré de son œuvre. Elle ne comprend pas toute la subtilité et la subliminalité à intégrer des nus féminins dans un paysage urbain désincarné, sa recherche de prouver l'inhumaine absurdité de la violence de la ville en lui opposant ce qu'il juge l'absolu de la beauté : une femme en totale nudité. Son "Nu au marteau-piqueur", sa toile la plus connue, plaît pourtant à Nedjma mais elle trouve ça "limite" avoue-t-elle dans son jargon qu'il peine parfois à comprendre. Cette barrière n'est pas le seul fruit que dressent les générations entre elles. Il sait qu'elle joue souvent à le perdre sur des chemins qu'il peine maintenant à emprunter.

     Un miaulement de moteur envahit soudain la rue. Il tend le cou pour voir par-dessus l'épaule du type qui le précède mais la moto ne s'arrête pas, ne ralentit même pas. L'angle de rue l'avale bientôt. Le cœur lui serre. Il trouve cruel son retard. Plus qu'une trentaine de personnes devant lui et son absence lui pèse. La voir, lui parler, la sentir, toucher son corps. Il sait bien pourtant que c'est une folie, qu'il se berce d'espoirs appelés à être déçus. Plus de trente ans les séparent et il ne se leurre plus à croire que l'on peut redevenir ce que l'on a été. Chaque heure qui passe est fatalement une heure de moins plutôt qu'un instant gagné.

     Il se met à observer les gens devant lui, à les regarder vivre. Un père et sa fille attirent son attention. Ils échangent des regards pleins d'une connivence réjouissante. Soudain, le père se penche vers sa fille et l'embrasse à pleine bouche. Les yeux lui tombent. Incroyable ! Lui a les cheveux blancs, elle doit encore aller au lycée. Puis il pense soudain à Nedjma… puis à lui. Que doivent penser les gens en les voyant ? L'écart est moins criant mais indéniable cependant. Il sait d'ailleurs certains de ses "amis" qui parlent dans son dos. Il y a une minute encore il ne voyait en eux que des envieux.

 

     La grande aiguille a oublié le 4, il s'inquiète soudain. Se serait-il trompé de jour, de lieu ? Il sort son téléphone portable, met un temps fou à retrouver son message. Il est nul dans le maniement de ces engins ! "Mercredi, l'Excelsior, 20 heures" Pas d'erreur. Il compose son numéro, laisse sonner. Pas de réponse. Cela ne le rassure pas. Elle ne le prend pas toujours avec elle et il n'aime pas vraiment la savoir sur sa moto. Il la sait peu prudente, lancée à cent à l'heure dans les rues et la folie de sa jeunesse. Il se rassure en se disant qu'elle joue plus les petites folles qu'elle ne l'est réellement.

     C'est ça d'ailleurs qui l'a séduit… ça, et son incroyable plastique couleur de pain d'épices. Trois séances ont suffi pour qu'elle passe de modèle à son lit et lui de peintre à plasticien en modelant son corps au gré de son désir, de leur désir. Il ne la peint désormais que pour son seul plaisir parfois à même le corps juste pour la faire rire.

     Bientôt huit heures vingt-cinq et toujours personne en vue tandis qu'une quinzaine de personnes lui barrent encore l'entrée. Il ne sait que faire. Ne sait même pas quel film elle veut voir. Sa montre lui rappelle leur voyage à Antibes l'été dernier. C'est là qu'elle la lui achetée en lui précisant qu'ainsi il lui serait plus doux de l'attendre. Pas la plus belle des idées, le sang lui chauffe plutôt. Il n'aime pas ces situations où il doit décider pour les autres. Mais il sait qu'il ne doit pas s'énerver, qu'il doit conserver son calme. Il y a eu trop de tensions entre eux ces dernières semaines. Trop de disputes, trop d'éclats de voix. Une chance encore que Nedjma ne l'ait pas écouté, ait toujours refusé d'emménager chez lui ! Ces respirations qu'ils s'accordent aiguisent leur appétit de se revoir, remettent à zéro les compteurs de leurs humeurs.

 

     Quelques gouttes mouillent le trottoir. Il se sent soudain triste. Songe à Verlaine. "Il pleut en mon cœur comme il pleut sur la ville". D'habitude il aime plutôt la pluie, apprécie la lumière mouchée du ciel dénuée de ces trompe-l'œil que constituent les ombres. Nedjma, elle, adore la lumière, les couleurs flash, les graffitis noirs lardés de couleurs, ne jure que par le primitivisme et le pop-art. Deux tendances dont il ne raffole pas, l'une parce qu'absconse à ses yeux et l'autre parce qu'il ne comprend pas le sens de la démarche qu'il juge par trop simpliste. Ce n'est pas qu'il ne reconnaisse pas une certaine démarche artistique mais il trouve ces deux tendances à des lieues d'être classées majeures. Leurs disputes naissent souvent à ce propos. La dernière remonte d'ailleurs à vendredi dernier. Ils avaient bu tous les deux, sans doute un peu trop, et, pour la première fois, il l'a giflée . Elle l'avait bien cherché aussi en lui jetant en plein milieu du bar et à travers le visage qu'une toile de Warhol ou de Basquiat valait à elle seule plus que l'ensemble de son œuvre.

     Elle avait accepté ses excuses et de venir finir la nuit chez lui. Sans oser le lui avouer, il avait honte de lui. C'était la première fois de sa vie qu'il frappait une femme, la femme dont il était amoureux. Ils avaient pris le petit déjeuner sans plus évoquer cette soirée minable et elle était rentrée dans sa banlieue orientale comme elle aimait à le dire sur le ton de la plaisanterie en fervente pratiquante de l'autodérision communautaire. Il n'avait plus eu de nouvelles depuis avant ce court message sur son portable, n'en avait pas donné non plus conscient que quelques jours d'abstinence constituaient une punition méritée pour son comportement ridicule.

 

     Plus que dix personnes devant lui. Quarante ou cinquante derrière. Que doit-il faire ? Laisser passer son tour ou prendre les tickets ? Et si oui pour quel film ? Il n'a pas envie de refaire la queue sous la pluie, si timide qu'elle soit. Tant pis, il choisira lui-même, Nedjma n'avait qu'à être à l'heure ! A moins qu'il ne prenne deux tickets pour chaque film.

     Il aperçoit désormais la personne derrière la caisse. Rien à voir avoir un vieux birbe bedonnant ou un vieillard cacochyme, c'est une jeune femme d'une quarantaine d'années au visage souriant mais dont le regard trahit une certaine lassitude.

     Il arrive devant elle. Elle lui pose une question qui le fait soudain frissonner. Il se fige, blêmit, comprend enfin.

     Face à son long et insoutenable silence, elle l'assassine à nouveau :

     - Alors, vous n'êtes pas tout seul ! "La séparation" ou "Nous ne vieillirons pas ensemble" ?

 

 

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