Trop c'est trop

          Une nouvelle appréciée lors d'un concours dont le thème était : gastronomie. J'ai pris l'option de prendre le contre-pied, de montrer que l'abus peut se révéler nocif. La "Grande bouffe" de Marco Ferreri avait déjà vu la nourriture sous cet angle là.

 

                          Trop c'est trop !

 


- Je te sers un apéro?
- Pourquoi pas! Qu'est-ce que tu as de bon à me proposer?
- Alors... j'ai du pastis, de la gentiane et du whisky.
       Jean-Paul laissa échapper un sourire. Mas pas pour se moquer. Vincent avait prononcé "viski" comme si le "w" de l'apéritif sortait du même tonneau que celui de wagon. Sa mère aussi, il y a bien longtemps, ne savait le dire autrement.
- Et si tu nous débouchais plutôt cette charmante bouteille de rouge que je vois là.
- Vrai? Tu préfères?
- Ouais. J'aime autant.
       Le "pop" du bouchon arraché résonna aimable à leurs oreilles.

- Fameux!, apprécia Jean-Paul. Il est long en bouche, soyeux. Il a de la cuisse et recèle un bel arôme de groseille. ... Non, je dis une connerie!, se reprit-il en clapant de la langue. Plutôt de framboise!
       Vincent bomba le torse, aussi fier que s'il avait lui-même élaboré le vin. Il était ravi que Jean-Paul le trouvât à son goût. C'est un peu pour ça qu'il l'avait invité. Pour être moins seul et aussi parce qu'il parlait si bien du vin. Pas qu'il comprenne toujours ce qu'il voulait dire mais c'était de si jolis mots!
- Mais tu manges rien! Vas-y, tape dans les petits fours! Tiens, goûte ceux au roquefort, tu m'en diras des nouvelles!
- ... Eh! C'est vrai qu'ils se défendent bien. Avec ce petit goût de reviens-y pas détestable!
- Et bien frappe dans le tas mon pote! Y sont là pour qu'on les mange! ... Une petite larme de vin? Ca donne soif ces petite bricoles!
       Vincent se régalait à voir faire Jean-Paul. Pas bégueule pour un rond le type! Sans chichis ni manières. Pour celui qui ne le connaissait pas, difficile d'imaginer qu'il avait été directeur commercial ou un truc dans le genre.
        Même si ça faisait longtemps déjà!

- Allez! Prends le dernier!, l'encouragea Vincent en accompagnant sa voix d'un geste du menton.
- Non, toi. J'en ai mangé plus que ma part. Et puis, si je me bourre trop, je n'aurai plus faim pour le reste.
- Dans ce cas, je me sacrifie. Puisque c'est pour la bonne cause! Torche-moi cette bouteille alors et ouvre nous donc sa petite sœur avant qu'on attaque les hors d'œuvre.



- Nom de Dieu! Elles sont du tonnerre ces St-Jacques. Et bien garnies avec ça!
- Ben, y manquerait plus que ça! Pêchées de mardi à St-Brieuc... plus fraîches y'a pas!
- A moins d'aller les manger sur place, s'amusa Jean-Paul.
- Je te l'accorde, reconnut Vincent.
     Il demeura un bref instant silencieux. Depuis combien de temps n'avait-il pas remis les pieds à St-Brieuc? Y retournerait-il un jour?
- Et même que ça aurait été encore meilleur avec un bon petit blanc. Mais bon, j'en ai pas, ajouta-t-il d'une traite pour chasser cette pensée parasite.
- Le mieux est l'ennemi du bien, déclama Jean-Paul d'un ton docte.
- Sûrement, admit volontiers Vincent.
Il ne comprenait pas toujours ce que l'autre voulait dire. Lui, c'était plutôt les études qui l'avaient poursuivi que le contraire. En pure perte!
- Tout cela est sans importance, lança Jean-Paul. Fais briller la bouteille en attendant.
- Mais avec plaisir cher ami!

- Alors?, demanda Vincent, le regard inquiet.
- Parfait. Rien à dire.
- Ca va, tu me rassures. Parce que des fois, les bouchées à la reine...
- Là non, c'est divin! Cuisson parfaite, sauce épatante. Quant aux ris de veau... un délice.
- Le vin va pas trop mal avec, osa Vincent, un peu dans le doute.
- Pas mal? Tu rigoles ou quoi? C'est un mariage d'amour!, le rassura Jean-Paul en hochant la tête de plaisir. Tiens, à propos, tu sais ce que c'est les ris de veau?
- Non. Un morceau quelconque de la bestiole.
       Jean-Paul se mit à rire. Doucement. Sans bouger. Il ne voulait pas donner l'impression de se moquer.
- Ce sont des thymus, un genre de glande située sous la trachée, expliqua-t-il. Pochés dans un court-bouillon additionné d'un jus de citron et mélangés à tout le reste juste à la fin, en même temps que la cervelle, pour pas que ça s'effrite.
- Ah bon?, s'étonna Vincent, moue dégoûtée à ses lèvres épaisses.
        Jean-Paul venait de lui couper la chique. Des glandes, de la cervelle! Comme quoi y'a des fois où il vaut mieux pas savoir! Pour se refaire un goût en bouche, il solda la deuxième bouteille.
- Celle là, elle est bonne à mettre au mâle! A la suivante de ces demoiselles!, ajouta-t-il en attrapant l'ouvre-bouteilles.

- Je te propose ensuite des avocats sauce crevette.
- Alors là, je t'arrête tout de suite, dit Jean-Paul. Les avocats et moi on est un peu fâchés. Même sous forme de légumes. Vas-y à ton aise mais sans moi.
- Bof, je t'avouerai que c'est pas trop mon truc non plus, avoua Vincent.
- Pourquoi en avoir prévu alors?, s'étonna Jean-Paul.
- Parce que je pensais que ça te ferait plaisir.
- Trop aimable cher ami, dit Jean-Paul, ému aux larmes par cette délicate attention. Tu veux bien me faire passer la bouteille, ajouta-t-il pour dissimuler sa gêne.

- Alors là, je dis monsieur! Cette choucroute est un cadeau des dieux!
- Vrai hein! C'est un régal!
- Superbe! Les saucisses, le jarret, la montbéliard, les petites côtes basses... et même les gendarmes! J'en ai rarement mangé d'aussi bonne. Parole!, enchaîna-t-il en tendant le bras comme s'il voulait jurer. Et je dis pas ça pour te faire plaisir Vincent. Même quand j'allais en déplacement à Strasbourg, c'était rarissime d'en trouver d'aussi fameuses.
- Et pourtant, dit Vincent en attrapant la bouteille, Strasbourg c'est en Alsace. C'est le pays en plein.
- Pour sûr! Tiens, la repose pas, j'ai une petite soif moi aussi.

        Le bouchon claqua mou. Ils échangèrent un regard inquiet. Des fois, c'était pas bon signe. Au vin aussi ça lui arrive de mal tourner. Ils se rassurèrent bien vite. Juste une fausse alerte.
- Tu ne m'as même pas dit d'où tu le sors ce pinard, fit remarquer Jean-Paul.
- Eh, j'ai mes petits secrets moi aussi, lui répondit Vincent, la bouche un peu tordue.
       Ca lui faisait toujours ça dès qu'il avait un peu bu.
- C'est Sylvain?
- Penses-tu! Y'a au moins trois mois que je l'ai pas vu!
- Ca m'étonnait aussi. Je l'ai croisé cet après-midi et il ne m'a rien dit.
- Tu l'as vu? Qu'est-ce qu'il devient?, s'exclama Vincent, à demi surpris. Jean-Paul était toujours à courir à droite à gauche tandis que lui...
- Pas plus. Tu sais, on a discuté un quart d'heure, vingt minutes. De tout et de rien. Du temps... tiens si, justement, il m'a dit que la météo avait prévu jusqu'à -20 pour cette nuit!
        Vincent laissa fuser un léger sifflement maladroit à ses lèvres un peu ankylosées.
- Ca fait pas bien chaud tout ça! Mais, à propos, si on mangeait les paupiettes avant que ça refroidisse...
- Excellente idée. Et, tant qu'on y est, fais-moi rouler la bouteille!

- Comment tu l'as su?
- Quoi?!, demanda Vincent en roulant des yeux exorbités.
        Comment aurait-il pu répondre, il ne connaissait pas la question?
- Que c'était mon plat préféré... le lapin à la moutarde.
- Mais j'en savais rien. Vrai!, s'extasia Vincent, tout heureux d'avoir choisi sans le vouloir ce plat qui semblait faire tant plaisir à son copain.
- C'était le plat que ma mère réussissait le mieux, reprit celui-ci en écrasant une larme comme si cette évocation l'entraînait bien au-delà d'un simple plaisir culinaire. En plus, c'était des lapins qu'elle élevait. L'amour ça donne un goût meilleur aux choses.
         Vincent était presque embêté maintenant. Lui aussi savait les douleurs que provoque la nostalgie. Le temps d'avant. Lorsqu'ils étaient encore des hommes.
- Tiens, bois un coup! Ca fera passer le lapin!
- Je la finis alors.
- Te tracasse pas pour ça, j'ai encore du répondant!
- La fille avant la fin de l'année alors.
- Arrête, c'est avec le champagne que ça marche ce truc là.
- C'est surtout des conneries, oui!
- Si y'avait que ça qui soit des conneries... !
         Les deux hommes se mirent à rire. Sans vraiment savoir pourquoi.

         Vincent tendit la bouteille à Jean-Paul. Sa main aux doigts épais et gourds tremblait un peu.
- Avec le fromage, c'est obligé, décréta-t-il.
- Entièrement d'accord avec vous mon cher ami.
- Tu as goûté au brillat-savarin?
- Non, pas encore.
- Je te le conseille. Il est tendre et velouté... comme un nichon.
- Drôle de comparaison pour un fromage, s'étonna Jean-Paul.
- Désolé, ça m'est venu comme ça, s'excusa Vincent.
- Mais, je t'en prie. Y'a pas de honte. C'est ma foi vrai que c'est tendre un nichon... et velouté.
        Le silence régna un long moment entre les deux hommes tandis qu'ils dégustaient leur vin. Sans doute perdus vers de lointains émois de jeunesse, à cette époque sereine où le grain duveteux d'une peau féminine les rendait plus raides que l'alcool ne le ferait ce soir. Ils l'évoquèrent si bien qu'ils achevèrent la bouteille dans un silence recueilli où les courbes des unes s'alliaient sans peine à la tendresse et au bon vouloir des autres.

- Et si on passait aux desserts?, avança Vincent en parlant d'une voix lente, engourdie, tandis qu'il s'efforçait d'ouvrir une nouvelle bouteille mais peinait à enfoncer le tire-bouchon dans le liège.
- Est-ce bien raisonnable?, lui demanda Jean-Paul dont la voix commençait aussi à s'altérer.
- Sommes-nous réellement des gens raisonnables?, lui rétorqua Vincent d'un ton désabusé, le regard évasif.
         Jean-Paul le fixa, interloqué. Cruelle question! Hypothétique réponse! Heure bien tardive pour la clarté des idées. Même pour la philosophie de comptoir!
- Va pour les desserts, se contenta-t-il de répondre. Mais donne-moi cette bouteille, je vais l'ouvrir.
         Vincent la lui fit passer, ainsi que le tire-bouchon, soulagé.
- Alors, j'ai prévu îles flottantes, baba au rhum, forêt noire...


        La patrouille de police remontait les quais de Seine, côté rive droite. Pas les seuls. D'autres, en amont et en face, arpentaient les berges transies.
        Le brigadier Dussard releva le col de sa veste. Malgré la grosse écharpe en laine qui lui raidissait le cou il avait froid. Cà et là, le fleuve chagrin charriait quelques plaques de glace. On était descendu jusqu'à -23 la nuit passée.
        Déjà douze clodos retrouvés morts; ils l'avaient dit à la radio.

       Avant d'arriver sous le pont, il jeta un bref coup d'œil en direction du petit jeune qui l'accompagnait, une bleusaille d'à peine vingt ans. Sans prononcer un mot, il lui fit comprendre que c'était peut-être pas du joli joli qu'ils allaient découvrir derrière la couverture tendue en travers de l'arche, battant mollement au vent glacial. Si quelqu'un avait passé la nuit là-dessous, à savoir dans quel état ils allaient le retrouver.

        "Et de quatorze!", se lamenta le brigadier en silence en songeant que les deux types face à lui venaient se rajouter à la macabre liste des sans-abri morts à cause de cette saloperie de froid. Et de tant d'autres choses!, ajouta-t-il en bémol car il n'était pas tombé de la dernière averse.

         Autour des deux gars, la presque soixantaine à vue de nez, corps raidis par le gel et lèvres d'une étonnante teinte bleutée dans l'uniformité grise de leur visage, gisaient six cadavres de bouteilles de vin. Du bon. Du bouché.
- Tu vois, dit-il à son jeune collègue tout pâle en s'efforçant de mettre du bourru dans sa voix comme un qui en a vu d'autres. Tu vois où ça mène de picoler le ventre vide!
- Ouais, c'est moche... n'empêche qu'ils n'ont pas l'air malheureux!, fit remarquer celui-ci.
         En y regardant de plus près, le brigadier Dussard dut reconnaître que c'était vrai. Il y avait même comme un sourire rassasié sur leur visage.

         Plutôt surprenant. Il n'y avait rien autour d'eux sinon quelques cartons sur lesquels ils reposaient et une caisse de bois retournée sur laquelle trônait une bouteille... à demi vide.
         C'était pas trop un jour à espoir.

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