Sans état d'âme

 

        Premier texte primé avec espèces sonnantes et trébuchantes. A la vérité elles trébuchaient plus qu'elle ne sonnaient mais bon ça faisait bien plaisir quand même !  L'occasion aussi pour le lecteur de faire connaissance avec mon nouveau métier, un travail à terre comme on dit dans le monde des marins. Mais pas terre à terre !

 

                                              Sans état d'âme

 

       La clé hésita un instant dans la serrure avant de faire jouer le pêne. Il la fit pivoter lentement afin de ne pas faire de bruit. Personne ne se cachait derrière la porte mais les étages supérieurs de l'immeuble étaient habités et il se méfiait des gâches qui en se libérant accouchent d'un affreux claquement prompt à rebondir entre les murs resserrés des couloirs déserts.

       Il poussa la porte d'un geste ferme de l'épaule. Belle invention que ces clés serrure qui laissent désemparés les voleurs médiocres devant l'absence de poignée. Le battant pivota sur ses gonds. Aucun grincement. Il se pencha pour attraper son sac fourre-tout et pénétra dans les locaux faiblement éclairés par le halo des lampadaires de la rue qui s'immisçait entre les lamelles entrouvertes des stores vénitiens.

       Avant de refermer la porte, il prit ses gants précautionneusement pliés dans une des poches extérieures du sac et les enfila, prenant un soin maniaque à bien positionner un à un ses doigts. La parfaite qualité de son travail en dépendait. Lorsqu'il jugea idéale la protection de ses mains, il referma la porte en laissant lentement remonter la poignée. Toujours ce souci de discrétion.

       Il balaya alors la pièce du regard. Projeta son œil jusqu'au second bureau situé dans l'exact prolongement de celui où il se trouvait. Parfait! Tout cela ne s'annonçait pas si mal.

       Un écran d'ordinateur, que l'on avait négligé d'éteindre, égayait la pièce d'une tache de lumière colorée. La photo d'un bambin s'y inscrivait en fond d'écran.
"Six mois, pas plus!", songea-t-il. "Guère plus que le mien".
       Il s'était rendu jusqu'à sa chambre avant de quitter la petite villa qu'ils avaient enfin pu acquérir, sa femme et lui. Il n'avait pu résister à l'envie de jeter un œil attendri à la toute petite chose endormie. C'est pour lui qu'il avait accepté ce travail, pour qu'il ne manque de rien dans la vie.

        Que jamais il ne connaisse les années douloureuses que lui avait vécues dans sa prime enfance à chaque fois que son père s'était retrouvé au chômage pour n'avoir pas su fermer sa grande gueule. Cet abruti - paix à l'âme imbibée de cet alcoolique impénitent - avait toujours préféré faire passer sa susceptibilité avant l'estomac de ses gamins.
        C'est beau la fierté mais très pauvre en calories!

        Il s'était juré que son tout-petit n'aurait pas à souffrir d'égarements de la sorte. Qu'importe ce qu'il faudrait endurer pourvu qu'à la fin du mois les traites soient réglées et que personne n'ait eu à se plaindre de la faim. Seule et unique raison pour laquelle il avait accepté ce type de mission.
         Pas par conviction... mais sans état d'âme.

         Un travail dont on ne se vante pas. Sans aucune perspective d'évolution. Un travail où il fallait faire preuve de rigueur, de soin, de minutie et parfois d'à-propos. Toutes qualités dont il était nanti.

         Un sale boulot peut-être mais dont il se contraignait à apprécier certains des apects. Les heures de vacance au cœur de journée entre autres. Elles lui permettaient de mieux profiter de son fils.


         Il s'approcha de la grande baie vitrée et tourna la tringle des stores pour amener l'ouverture des lamelles à son maximum. La lumière du dehors bondit dans la pièce, révéla le parfait état des lieux. Il sourit, satisfait. Un œil à la pendule surplombant la porte d'entrée lui confirma qu'il disposait d'une bonne heure devant lui.
         Il revint vers son sac. Belle trouvaille ça aussi. Personne ne se serait douté en le croisant dans la rue de ce qu'il venait de faire en ces lieux. Pas plus que quelqu'un ne saurait l'imaginer lorsqu'il en repartirait. Sauf, pensa-t-il en souriant, s'il venait à croiser un collègue. Mais il y avait peu de chance que cela se produisît. Ils n'étaient pas si nombreux à oser affronter la nuit des cités farouches.

        D'un geste sûr et précis, il fit jouer la fermeture éclair puis écarta les deux bords du sac. Dépourvu du moindre scrupule, il sortit la bombe et la déposa sans précaution particulière sur le bureau face à lui avant de s'octroyer un petit répit. Il n'y avait pas urgence. Il suffisait qu'il ait disparu avant que la ville ne s'éveille.

         Pour autant, il était conscient que le temps perdu ne se regagne qu'en négligeant certains détails. Détails qui peuvent revêtir tant d'importance que le pourvoyeur en contrats a tôt fait de confier le job à un autre si vous manquez de rigueur.

         Il prit le tube télescopique qui se trouvait au fond du sac et le déploya d'un geste habile et sec. Il récupéra la douille idoine, vérifia l'état du pas de vis avant de l'ajuster avec un soin appliqué sur l'embout. Il fixa ensuite ce qu'il surnommait familièrement sa nettoyeuse. Une manière comme une autre de dédramatiser le côté noir de sa tâche.

         Il contempla l'assemblage, le jugea prêt à l'usage avec un mélange de de dégoût et de plaisir. Suivant les contrats, il ressentait avec plus d'acuité l'un ou l'autre de ces sentiments. Cela dépendait de tant de choses.

         Plus par précaution que par nécessité, il pêcha dans l'une des poches de côté du sac une petite burette d'huile et versa deux gouttes dans la gâchette de l'instrument. Il fit fonctionner l'ensemble à vide et sourit, rasséréné. Aucune raison spéciale de redouter un problème. Il n'avait jamais connu de pépins de ce côté-là. Mais il jugeait plus sage de se méfier.
         Il appuya l'ensemble contre le mur, guetta un court instant son parfait équilibre.

         Il glissa alors en silence jusqu'à la grande baie vitrée. Ses pieds paraissaient caresser le sol. Il avait appris à se déplacer de cette manière aérienne et feutrée afin de ne laisser aucune trace tangible de son passage. Le groupe qui l'employait appréciait tout particulièrement cette qualité chez lui.

        Ecartant des doigts les lamelles du store, il jeta un regard circulaire à la cité qui se dressait face au bâtiment dans lequel il se trouvait.
        Un immeuble, fort d'une quinzaine d'étages, se teignait d'un halo orange alternativement puissant et furtif. Le gyrophare responsable de cette illumination matinale disparut à l'angle de la rue dans le ferraillement du camion-benne.
        La cité retrouva sa grisaille coutumière.

        Il aimait cette heure neutre déchirée entre l'agonie de la mort nocturne et l'orée de la vie diurne. Ce moment pas encore mais déjà plus.

        Dans deux heures de là, tout s'animerait à nouveau. Les couleurs de la ville renaîtraient à la lumière du jour et ses habitants dociles se précipiteraient vers leur gesticulation quotidienne, inconscients de sa présence plus tôt dans la nuit. Si proche d'eux.
        Il serait rentré chez lui à cet instant, soulagé d'avoir une fois de plus accompli sa tâche sans connaître d'ennuis.

       Une fenêtre s'éclaira soudain. Au troisième étage du bâtiment?
"Non, rectifia-t-il pour lui-même, la voix étouffée, quatrième étage".

      Il ne détestait pas s'auto critiquer, de la même façon qu'il ne rechignait pas à se parler à voix basse, voire à se tenir une conversation, figurant à lui seul les multiples intervenants.

      Il accrocha du regard l'encadrement lumineux, témoin d'une présence éveillée autre que la sienne à cette heure indécise où la promesse de l'aube paraît encore si improbable. Une ombre chinoise, fugitive, traversa soudain l'espace éclairé. Mince silhouette à la chevelure longue.

"Une femme", pensa-t-il.

        Jeune, vieille? Belle, moche? Qui aurait su le dire à une distance pareille!

        Il la guetta néanmoins. Il appréciait ces intimités volées à la nuit. Se régalait à leur donner du corps, du cœur. Il aimait s'inventer des histoires, se dire que la femme en face était belle, nue, et qu'elle cherchait à capter son attention. Une rue à traverser, quelques étages à grimper. Pas des obstacles insurmontables.

        La silhouette accrocha à nouveau la lumière. Un corps se dessina, ombre fugace. Un rideau se souleva, laissa entrevoir un visage l'espace d'un temps trop court avant de retomber. La silhouette disparut. Une seconde plus tard, la lumière s'éteignit.

       "Tant mieux", songea-t-il en libérant les lamelles du store que ses doigts maintenaient écartées. Cela ne le distrairait pas dans sa tâche. Il détestait poursuivre deux idées à la fois ou tenter de mener son travail à bien avec l'esprit encombré de pensées parasites. Et puis, il lui déplaisait qu'on pût l'épier même s'il savait que personne n'était capable de se souvenir avec exactitude.

        Il détourna son regard de la rue et attrapa la pendule d'un œil machinal. Il sursauta alors. Les chiffres rouges lumineux du cadran lui reprochaient les dix minutes perdues à rêvasser. Il n'y avait pas de place pour le dilettantisme. On le payait pour se montrer professionnel pas pour jouer les touristes nocturnes.
Il avait tout intérêt à s'organiser rapidement.

        Il gagna en hâte l'entrée de la pièce où baillait toujours son sac. Il récupéra la bombe sur le bureau face à lui puis se rapprocha de la porte afin d'actionner l'interrupteur placé au long du chambranle.

       Les néons claquèrent avant de cracher la crudité de leur si détestable lumière. Il grimaça soudain en découvrant les marques sèches de pas boueux qui se dirigeaient vers le second bureau. Il ne les avait pas remarquées sous l'absence d'éclairage.
        Voilà qui n'allait pas l'arranger.

         Plus agacé que réellement déstabilisé, il se pencha vers le sac, s'empara d'un chiffon avant de revenir vers le bureau sur lequel il avait posé la bombe. Il en retira le capuchon, l'agita à plusieurs reprises puis se mit en devoir de réaliser ce pourquoi il était là : le ménage en grand des bureaux de la petite agence immobilière.










 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Date de dernière mise à jour : 02/07/2021

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Commentaires

  • Maelle
    • 1. Maelle Le 12/03/2010
    Très difficile de noter, votre nouvelle fait surgir bien des questions...D' abord c'est une écriture très maîtrisée mais en même temps, on ne sait pas où elle nous mène, vous semez des indices, on veut savoir la fin et la chute est parfaite.
    Evidemment je cherche toujours de la poésie
    ( "Les âmes grises" m' avait comblée pour ceci )
    et je mets en avant cette phrase qui va bien à votre nouvelle, mais c'est ma vision seulement:
    "Il aimait cette heure neutre déchirée entre l'agonie de la mort nocturne et l'orée de la vie diurne. Ce moment pas encore mais déjà plus."
    Il faut de la sensibilité pour aimer ces moments, morbide peut-être mais pas tant que cela.Ce moment qui n'existera pas, vit tout de même, il est entre deux mondes l' instant précieux.

    Je vous ai dit que mon métier n' était pas d' écrire, donc commenter, je le fais sur le vif, à ma manière. Puisse-t-elle vous apporter, un avis, non, juste un instant avec une lectrice qui dit maladroitement et n' analyse pas.

    Première fois que je lis autre chose que de la poésie sur un PC. Ne changez rien, car je n' ai pas eu mal aux yeux, ces écrans rendent parfois la lecture très inconfortable.

    Ca va bien et je vous souhaite une bonne soirée.

    Je reviendrai.

    Maelle
  • FuligulEader
    • 2. FuligulEader Le 10/05/2011
    Vraiment une maîtrise littéraire de haute volée ! J'irai dire que je prends le même plaisir à lire cette nouvelle que j'en ai à lire du Philippe Claudel.
    Cette nouvelle atteint parfaitement son objectif: garder l'attention du lecteur par un texte intelligent, au rythme posé, aux détails précis, pour lui faire rater l'évidence et donc le surprendre à la dernière phrase. Comme j'avais ainsi raté la petite fille de Monsieur Linh :-).
    Bravo encore
    et merci
    Fabien

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