Quand les parallèles se croisent

    Nouvelle primée à Montréal... loin de sa base initiale !

 

                       Quand les parallèles se croisent...

 

 

    L'après-midi se serait bien attardé mais il était encore trop tôt dans la saison pour qu'il reste jusqu'à l'heure du thé. Le soleil avait à faire par-delà les montagnes et le jour se parait déjà de cette teinte diaphane qu'il apprécie tant lorsqu'un bruit de moteur troubla sa méditation. Le premier à cette heure avancée de la journée depuis de longs mois. Intrigué, il posa son livre, se leva de son fauteuil et descendit la volée de marches qui menait de la terrasse en bois au bord du chemin. Il n'attendait personne. Nul ne le savait ici hormis les rares personnes croisées au fil des mois. Elles ignoraient tout de lui. Qui au vrai se serait soucié de sa personne ?
    La voiture apparut, dénoncée par le dernier virage. Petit modèle, marque française, couleur vert d'eau délavée. Une femme était au volant. Jeune lui sembla-t-il. Elle ralentit en le voyant, baissa sa vitre et roula au pas jusqu'à lui. Il l'entendit avant de le voir. Des braillements insupportables... et incessants. Pourquoi une jeune femme et son bébé venaient-ils ainsi se perdre au milieu de nulle part ? Rassuré, il sortit la main de sa poche de veste.

- Il mène où ce chemin ?, demanda la jeune femme.
    Elle s'était peu embarrassée d'une formule de politesse. Il ne lui en voulut pas pour ça. Sa voix drainait des lambeaux d'inquiétude fouettés au vent de la nervosité. Il comprit immédiatement qu'il aurait été déraisonnable de mettre cette agitation sur le seul compte des vagissements incessants du bambin.
- Nulle part.
- Comment ça !, s'exclama-t-elle d'une voix nerveuse.
- C'est un cul-de-sac. Le chemin bute sur la montagne un kilomètre plus loin.
- Il n'y a pas d'autre maison après ?
- Non, rien d'autre qu'une ancienne cabane de berger... toute délabrée. Vous avez dû vous tromper de route.
    La jeune femme rejeta une mèche de ses longs cheveux châtain très clair. Puis frappa violemment du poing sur le volant déclenchant sans le vouloir un bref appel du klaxon. Cela eut pour effet de faire cesser aussitôt les pleurs du bébé. Un effet de courte durée.
- Où allez-vous ?
- Au hameau de Vals en Mercantour.
- Alors vous vous êtes bel et bien perdue; c'est de l'autre côté de la vallée... à près d'une heure de voiture d'ici.
    Il la devina au bord des larmes à cette révélation.
- Ce n'est pas dramatique, vous y serez presque avant la nuit. Vous n'êtes pas la première à vous perdre; il y a si peu de panneaux.
- Je n'ai presque plus d'essence, je suis sur la réserve, avoua-t-elle en réalisant un intense effort sur elle-même pour masquer son énervement.
- Vous êtes mal tombée, je n'ai pas de véhicule et aucun moyen de vous dépanner en carburant.
- Est-ce que je peux utiliser votre téléphone, le mien est déchargé ?
    Sa réponse n'allait pas lui faire plaisir.
- Je n'ai pas le téléphone. Pas plus que la radio ou la télévision d'ailleurs.
    Elle ouvrit grand les yeux et il ne sut s'il devait mettre sa grimace au crédit de l'étonnement ou de l'effarement. Le bébé continuait de hurler et tous deux devaient parler fort pour réussir à s'entendre.
- Vous avez une station-service à trente kilomètres en redescendant sur la vallée.
- Je n'aurai jamais assez de carburant !, se désola-t-elle.
    Ses yeux brillaient d'une rage à peine contenue. Contre elle-même, contre son bébé, contre cette mésaventure ? Il ne savait que lui dire. La seule chose qui lui importât réellement c'était qu'elle disparaisse de son champ de vision et qu'elle restitue son silence à la montagne. Où diable fallait-il aller pour être tranquille ? D'autres pensées, moins anodines, lui occupaient l'esprit.

- C'est en pente, au pire vous continuerez en roue libre, lâcha-t-il d'une voix sèche.
    Les pleurs du nourrisson commençaient à lui râper les nerfs. Il n'avait jamais eu d'enfant mais à cet instant précis il ne le regrettait pas.
- J'ai peur de ne pas y arriver avant la nuit... surtout avec lui qui pleure... il a faim.
    C'était donc un garçon. Il enregistra le renseignement. Une question en moins à poser.
- Est-ce que je peux lui donner à manger ici... après, je repars. Je ne supporte plus de l'entendre pleurer. Et je n'ai rien pour faire chauffer l'eau du biberon.
    Il n'hésita qu'un court instant. Comment aurait-il pu refuser ?
- Entendu. Mais vous repartez aussitôt après.
- C'est d'accord. Où est-ce que je peux me garer ?
- Là où vous êtes c'est très bien... pour ce qu'il passe comme véhicules !
    Il entendait l'agacement dans sa propre voix et cela le dérangeait de perdre son calme même s'il avait des circonstances atténuantes.

    La jeune femme coupa le moteur et descendit de la voiture. Elle était grande. Presque aussi grande que lui. Relativement mince et mise en valeur par un jeans serré et un chemisier cintré à la taille. Elle ouvrit la portière arrière, détacha le bébé et le prit dans ses bras. Les cris montèrent en intensité. Elle attrapa un gros sac rose posé sur la banquette arrière dont elle passa la bride à l'épaule.
- Je vous suis, cria-t-elle par-delà les cris afin de se faire entendre.
    Ils traversèrent la terrasse et pénétrèrent à l'intérieur du chalet. Mobilier sommaire, décoration spartiate, fonctionnel mais très impersonnel. Il posa sa veste à l'une des patères fixées à l'intérieur de la porte.
- Je peux vous le confier deux minutes, le temps de faire chauffer l'eau ?
    Il accepta... de mauvais gré. Tout en se demandant si à cinquante-sept ans il avait déjà tenu un bébé dans les bras. Aucun souvenir ne frappait à la porte de sa mémoire. Pas de quoi s'offusquer, les hommes n'ont pas dans leurs gènes le désir de pouponner.
    La jeune femme prit une casserole et sortit de son sac une bouteille d'eau minérale, une boîte en fer de gros volume et un biberon. Il la trouva un peu hésitante. Un bavoir et deux minutes plus tard, elle posait le sac aux pieds de sa chaise et récupérait le bébé. Ce fut immédiatement un bonheur de le voir téter... et de ne plus l'entendre hurler. La petite bouche se jetait avidement sur la tétine et martyrisait la matière caoutchouteuse. Sans tenir compte des bruits de succion, le silence jeta une gêne soudaine entre eux deux.

- Comment il s'appelle votre bébé ?
    Il se moquait de la réponse, souhaitait juste aider le temps à déverser son fiel.
- Théo.
- Il a quel âge ?
- Dix-sept mois... non, dix-huit depuis avant-hier.
    Cette hésitation avait rallumé de vieux bougeoirs : ceux de la méfiance et de la suspicion. N'importe quelle mère connaît l'âge exact de son enfant. D'ailleurs, maintenant qu'il y attachait plus d'attention, l'enfant la regardait avec un air sinon inquiet tout au moins intrigué. Ses yeux se posaient alternativement sur les deux adultes comme s'il cherchait à établir le lien susceptible de les unir. Mais après tout, qu'y connaissait-il en bébés ?
- Il sait marcher ?
- Quelques pas sans plus, il est un peu en retard.
    Il haussa les sourcils. Voilà bien que chez les tout-petits aussi il y avait des normes ! Quel monde étrange ! Il regrettait de moins en moins de s'en être éloigné... plus par force que par goût il est vrai.
- Si ce n'est pas trop indiscret, qu'allez-vous faire à Vals en Mercantour avec votre bébé ? C'est un désert en cette saison.
- Une amie me prête son chalet pour quelques jours, répondit-elle.
    Et sa réponse ne lui plut pas. Cela sentait trop la réplique apprise par cœur dite sur un ton qui se voulait à tout prix convaincant.
- Comment s'appelle-t-elle ? Je la connais peut-être.
- Amélie... mais elle vient juste de l'acheter, je ne crois pas que vous puissiez vous connaître.
    Il regretta de s'être si vite départi de sa veste. Il se sentait soudain nu, vulnérable. Cette fille mentait, il en était sûr. Restait à savoir pourquoi.

    Le bébé avait fini son biberon et promenait son regard dans toute la pièce, s'attardant sur des objets qu'il ne devait pas connaître tels le chaudron dans la cheminée, la corne de vache accrochée près de la porte, la fourche en bois au-dessus de la bergère recouverte d'un tissu à larges fleurs. Il lâcha un rot et la jeune femme répondit par un large sourire. Elle lui parut soudain jolie comme si jusqu'à présent un tourment l'avait enlaidi en tirant les traits de son visage vers l'intérieur.
    Ce sourire le rassura. Enfin une réaction conforme au peu qu'il pressentait des agissements normaux des mères vis à vis de leurs enfants.
- J'aimerais vous demander un service, lui demanda-t-elle d'un ton déterminé.
- Dites toujours.
- Ce serait possible de passer la nuit ici ?
    Son regard d'un bleu délavé emprisonnait une quémande que la menace poussait dans ses derniers retranchements.
- Certainement pas. Vous m'avez promis de repartir sitôt que l'enfant aurait mangé. Cela me semble chose faite.
- Allez, juste pour la nuit, le supplia-t-elle.
- Non, redescendez jusqu'à la ville, en roue libre s'il le faut, faites le plein et prenez la bonne route.
- Vous n'avez pas pitié de moi... et de lui.
- Qu'est-ce que la pitié vient faire là ? Je suis ici chez moi et libre d'y accueillir qui je veux quand je veux. Le temps est au beau, la route dégagée, je ne vois ce que vous craignez pour quelques kilomètres à faire en plus !
- Je ne peux pas repasser par la ville... c'est trop risqué pour moi.
    Elle se pencha et fouilla dans le sac posé à ses pieds. Sa dernière réplique l'avait mis en alerte... et un peu rassuré aussi. Il allait pour l'interroger à ce sujet lorsqu'il se retrouva soudain menacé par l'œil noir d'un pistolet. Tenu qui plus est par une main tremblante.
- Eh, cria-t-il, à quoi tu joues ?
- Ce n'est pas un jeu. Je ne compte pas repartir ce soir, vous allez m'héberger que cela vous plaise ou non. Et je vous interdis de me tutoyer !
- Comme vous voulez... mais vous commettez une grave erreur.
- Je ne suis plus à une près, soupira-t-elle. Les erreurs, je n'ai fait que ça... toute ma vie.
    La réplique lui fit passer un vilain frisson dans le dos. Il n'aimait pas le concept venant de quelqu'un le braquant avec son arme. L'ironie de la situation avait un petit côté surréaliste.
- Baissez cette arme s'il vous plaît. Vous tremblez comme une feuille et je n'aimerais pas mourir bêtement d'une balle perdue.
- Vous me promettez d'obéir.
- J'ai un autre choix ?
    L'arme s'écarta de quelques centimètres. Il respira plus volontiers.
- Vous comptez passer toute la soirée et la nuit à me menacer ?
- Je ne sais pas ce que je compte faire. Etre là, avec lui, c'est déjà bien.
    Il eut soudain un éclair de compréhension. Ce manque d'affinités avec l'enfant, cette hésitation sur son âge, la crainte de repasser par la ville. Cette fille était une ravisseuse. Elle avait enlevé l'enfant pour Dieu sait quelle raison et se retrouvait coincée là pour avoir mal goupillé son plan. Aussi bien le gamin ne s'appelait pas Théo.
- Théo ?
    Le nourrisson releva la tête, surpris par cette voix qui l'appelait et qu'il ne reconnaissait pas.
    Faux. C'était bien le vrai prénom du bébé.
- Laissez-le tranquille, il doit être fatigué.
    Sans lâcher l'arme, elle mit de son autre main la tétine dans la bouche de l'enfant. Celui-ci se mit à téter et ses yeux commencèrent à partir. Deux minutes plus tard, il dormait.

    Le silence s'était rétabli entre eux que seule troublait la respiration un peu nasale de l'enfant. Le temps paraissait intrigué comme douteux de l'intérêt qu'il y avait à passer.
- Que faites-vous ici, tout seul, sans voiture, sans téléphone, sans radio, sans télévision ?
    Il lui aurait volontiers répondu que cela ne la regardait pas mais il savait que celui qui tient l'arme a toujours raison.
- Je profite de la tranquillité. Je me promène, je lis. Et je peins.
    Elle écarquilla les yeux.
- Vous êtes peintre ?
    Il hocha de la tête en geste d'acquiescement.
- Connu ?
- Suffisamment pour en vivre.
- Mais comment faites-vous sans voiture ? Vous ne descendez quand même pas à pied vous ravitailler ?
    Il ne put s'empêcher de sourire en imaginant la scène.
- Non, rassurez-vous, on me livre chaque début de mois les vivres nécessaires et je cueille par-ci par-là quelques nourritures locales.
- C'est étrange, je ne vous aurais jamais imaginé artiste-peintre, je vous aurais plutôt vu écrivain.
- La tête de l'emploi, vous savez.... Je n'aurais jamais pensé en vous voyant que vous pourriez me braquer avec une arme.
- Je ne voudrais pas que vous vous fassiez de mauvaises idées sur moi, si je n'étais pas dans cette situation, je ne braquerais une arme sur personne.
- Sans doute... sans doute. J'ai un peu froid, cela vous embête si je remets ma veste ?
- Non, mais avant laissez-moi coucher Théo sur le canapé.
- D'accord.
    Elle se leva, le petit endormi maladroitement calé dans ses bras, l'arme dans sa main droite. Elle marcha à reculons jusqu'au canapé. Il calcula ses chances. Les jugea minces. Le temps jouerait pour lui s'il s'y prenait bien.

    La jeune femme disposa un plaid sur le bébé sans cesser de le surveiller. Elle revint ensuite s'asseoir et l'autorisa à remettre sa veste. Il obtempéra, prit le vêtement et l'enfila avec des gestes lents. Il revint s'asseoir.
- Qu'est-ce que vous peignez ?
- Des paysages. Que voulez-vous peindre d'autre par ici ?
- La solitude ne vous pèse pas ?
- Elle m'inspire plutôt.
    Sa main était descendue discrètement le long de sa jambe et cherchait sa poche de veste.
- Vous ne quittez jamais cet endroit ?
- Pas depuis deux ans et demi !
- Des amis viennent vous voir ?
    Cet interrogatoire le servait aussi s'y prêtait-il de bonne grâce.
- J'ai peu d'amis. Très peu d'amis en fait.
- Même pas une petite visite féminine de temps en temps.
- Vous devenez indiscrète mademoiselle.
- C'est vrai, excusez-moi.
    Sa main venait de trouver la crosse de l'arme, un pistolet Sig Sauer, modèle 1911, le GSR Révolution. Il chercha le cran d'arrêt de l'index.
- Il va dormir longtemps ?, demanda-t-il en désignant l'enfant d'un geste du menton.
- Cela dépend. Mais il n'a pas beaucoup dormi dans la voiture, il devrait récupérer.
- Vous avez roulé longtemps ?
- C'est vous maintenant qui devenez indiscret.
- C'est vrai, reconnut-il.
    Le pistolet était maintenant bien assujetti dans sa paume, le cran d'arrêt relevé. Il se sentait prêt. Affûté comme autrefois.
- Il respire fort non ?
    La jeune femme tomba dans le panneau, tourna un instant la tête. Lorsqu'elle reprit sa position initiale le court canon du Sig Sauer était à dix centimètres de son visage.
- Posez lentement votre arme sur la table. Ne me forcez pas à faire une chose dont je n'ai pas du tout envie.
    La rage disparut du visage de la jeune femme aussi vite qu'elle y était apparue. Elle déposa l'arme devant elle.
- Reculez d'un mètre avec votre chaise, sans vous lever.
- Je risque de le réveiller.
- C'est le cadet de mes soucis mademoiselle.
    Elle fit glisser sa chaise sur le parquet. L'enfant grogna mais ne se réveilla pas. Il tendit la main et s'empara de l'arme qu'elle venait d'abandonner. Il libéra le chargeur. La chambre était vide. Elle l'avait tout le temps menacé avec une arme non chargée. Il y avait de quoi de pleurer... de rire.
- On dirait que les mouches ont changé d'âne mademoiselle. C'est moi qui distribue les cartes à présent. Comment tu t'appelles ?
- Je vous ai déjà demandé de ne pas me tutoyer !
    Elle avait du caractère ! Peu de filles à sa place auraient eu le cran de répondre ça.
- C'est exact, je vous prie de m'excuser. Comment vous appelez-vous mademoiselle ?
    Un peu d'ironie flânait dans sa voix, celle qu'autorise la main armée.
- Assigna, c'est un prénom d'origine kabyle.
    Cela ne l'étonna pas, elle présentait un petit côté oriental que démentaient sa chevelure claire et ses yeux bleus mais qui correspondaient par contre aux canons des habitants de la Kabylie. Les femmes kabyles sont décrétées très belles. Assigna ne dérogeait pas à la règle.
- Théo n'est pas votre fils, n'est-ce pas ?
- Si, bien sûr ! Qu'est-ce qui vous fait dire ça ?
- Vous ne paraissez pas très à l'aise avec lui.
- Il y a des raisons à cela.
- Les mêmes qui vous empêchent de vous faire voir en ville ?
    La jeune femme se renfrogna.
- Je ne crois pas qu'un homme puisse comprendre.
- Essayez toujours !
- Théo est bien mon fils. Mais on me l'a enlevé à la naissance.
- Pour quelle raison ?
    Il venait d'être frappé par l'accent de sincérité dans sa voix. De rage aussi.
- Parce qu'il est né en prison.
    Il devint attentif. Jusque-là, il se moquait un peu de ce que pouvait lui apprendre Assigna sur elle mais là cela devenait intéressant.
- J'ai été condamnée à trois ans alors que j'étais enceinte.
- A cause... ?
- Plusieurs conneries dont certaines en récidive.
- Drogue ?
- Entre autres.
    Il comprenait mieux à présent certaines maladresses. Et son hésitation quant à l'âge exact de l'enfant.
- Vous venez d'être libérée ?
- Non, j'étais en permission pour le week-end... et en fuite aujourd'hui. Je ne retournerai pas en prison. Je ne supporte plus d'être séparée de mon fils.
- Comment avez-vous récupéré votre fils ?
- Je suis allée le voir dans sa famille d'accueil.
- Vous l'aviez déjà vu ?
- Oui, une fois par mois, à la prison.
- Et alors ?
    Elle désigna l'arme abandonnée sur la table.
- Je les ai convaincus de me laisser emmener Théo avec moi. On est vite persuasif avec une arme à la main, ajouta-t-elle avec un brin de nostalgie.
- Et vous êtes venue là.
- Oui, un de mes amis possède un chalet à Vals en Mercantour.
- Directement ?
- Oui.
- Vous avez donc la police à vos basques ?
- Je ne sais pas, je me suis efforcée de brouiller les pistes mais il est difficile de savoir à quel point j'y suis parvenue.
    Sans qu'il en prenne conscience, il avait baissé la garde et l'arme vers le sol. L'histoire de cette jeune évadée et de son bébé l'avait conforté dans le peu de crainte qu'il avait à avoir.
- Ne les sous-estimez pas. Le chalet de votre ami est sans doute la pire idée que vous puissiez avoir. Votre présence ne passera pas inaperçue et les Français ont un sens particulier de l'hospitalité.
    La jeune femme se rembrunit. Sans doute avait-elle craint cette éventualité qu'on la dénonce.
- Je pourrais peut-être vous suggérer une solution plus judicieuse.
- Comment ça ?
- Une de mes amies habite à une cinquantaine de kilomètres d'ici; si vous vous présentez de ma part elle pourra vous héberger vous et l'enfant et mieux organiser votre disparition.
    Un sourire timide revint à ses lèvres.
- Et pourquoi feriez-vous ça ?
- Parce que j'aime bien votre force de caractère... et que je ne suis pas vraiment peintre.
- Ah bon !, s'étonna-t-elle.
- Disons que si je vis loin du monde c'est plus par nécessité que par choix. Il est préférable pour moi que certaines personnes ignorent l'endroit où je vis.
    La surprise ouvrait grand le regard clair d'Assigna.
- Je ne peux pas rentrer dans les détails mais malgré certaines transformations physiques je préfère me tenir loin des villes. Considérez ma proposition comme un geste de solidarité de fuyard à fuyard.
    La jeune femme se taisait et le fixait, interdite.
- Si ça vous plaît toujours, dit-elle enfin, vous pouvez me tutoyer.

    La soirée se terminait, la cheminée claquait parfois et Assigna avait déjà baillé plusieurs fois. Théo, quant à lui, dormait depuis longtemps déjà, couché dans le grand lit de l'unique chambre.
- Je crois qu'il est temps que vous alliez vous coucher, vous tombez de sommeil. Il serait prudent que vous partiez de bonne heure demain matin.
- Vous avez raison, je vais chercher Théo.
- Non, je vous laisse ma chambre.
- Mais, et vous ?
- Le canapé fera mon affaire pour une nuit.
- Cela me gêne.
- Il n'y a aucune raison, je t'assure que j'ai dormi dans des conditions autrement moins agréables.
- Merci. Pour tout.


    La nuit avait été courte. Il avait peu dormi. Les ressorts du canapé l'avaient meurtri... et l'idée d'une belle jeune femme endormie. La raison l'avait emporté et il était allé tuer son insomnie dans la campagne. La promenade lui avait été bénéfique.


    Ils avaient cherché les clés pendant dix minutes pour finalement s'apercevoir qu'elles étaient restées sur le contact. Assigna monta dans la voiture après avoir installé le petit Théo dans son siège auto. Elle agita la main par la vitre ouverte tandis qu'elle s'éloignait. Il lui tardait de rejoindre la civilisation et... de rendre l'enfant à ses parents. Elle n'était pas mûre pour être mère !
    L'Organisation allait être contente d'elle; elle avait su jouer son rôle au plus juste. Les renseignements qu'elle rapportait allaient se payer le prix fort. Au cadran du tableau de bord, l'aiguille de la jauge d'essence oscillait entre le quart et la moitié.


    Il la regarda s'éloigner en répondant de la main à ses au-revoir. Lorsque l'arrière de la voiture disparut à sa vue, il regagna l'intérieur du chalet, traversa la pièce principale et pénétra dans la chambre. Pantalons, vestes, chemises, sous-vêtements. Il lui fallut deux minutes pour fourrer dans son sac à dos les vêtements auxquels il tenait le plus ainsi que son téléphone satellite récupéré dans une cache du plancher.
    Il ne devait pas traîner. Le câble de frein à main sectionné et le trou sciemment pratiqué dans la cuve du maître-cylindre de freins allaient lui donner un peu d'avance, un ou deux jours peut-être, presque un luxe, mais il savait d'expérience que la vie d'un repenti tient à peu de choses.
    A une jauge d'essence par exemple.


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Commentaires (1)

1. 23/03/2010

J'aime bien cette idée de deux esprits retors qui s'affrontent... pauvre Théo tout de même, innocente victime dans cette affaire !

Bises,

Sandra

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