Les ateliers d'autogestion

    Une nouvelle qui vient tout juste d'être primée au concours organisé par l'ARACT (association pour l'amélioration des conditions de travail). Un texte à la fois doux-amer et dans la dérision d'un humour qui se veut corrosif. Je ne souhaite pas ce texte prémonitoire mais je me révélerais très optimiste en affirmant qu'une telle chose est impossible. Fermeté et cynisme semblent très à l'ordre du jour.

   Il regarda le groupe venir vers lui. Ne put retenir un soupir de dépit. C'était de pire en pire ! Plus d'une trentaine ! Et parmi eux deux déambulateurs et un fauteuil roulant. Il échangea un bref regard avec le jeune éducateur qu'il avait pour mission de former. Juste une lueur de connivence pour ne pas effrayer le gamin. Il se souvenait trop de ses premiers ateliers. Pas facile de travailler avec des personnes d'un certain âge. Dans trois mois il prendrait sa retraite. Pas trop tôt ! A presque soixante-six ans il était temps de tirer sa révérence.

   Il se leva de son siège, posa les mains sur le bureau qui dominait l'estrade. Son jeune collègue l'imita. Un brin d'inquiétude campait dans ses yeux. Rien que de très normal : le choc des générations.

 

   "Approchez messieurs-dames ! Ne jouez pas les timides, vous pouvez vous serrer plus près de l'estrade!"

 

   Le petit groupe s'avança en ordre dispersé. Personne ne semblait disposé à occuper les premiers rangs. A l'évidence ils n'étaient pas dans une forme éblouissante. Et peu motivés de façon flagrante.

 

   Le silence tarda à se faire parmi la trentaine de personnes dans lesquelles, force acquise par l'habitude, il repéra assez vite ceux et celles susceptibles de lui poser problème.

 

   " Mesdames, messieurs, je vous souhaite la bienvenue dans l'atelier dont j'ai la charge. Avant de commencer, j'aimerais vous présenter mon jeune collègue, Sylvain. Je vous demande par avance d'être indulgents avec lui, il débute aujourd'hui même à mes côtés afin de me remplacer le moment venu.

   Vous savez, mais il est toujours bon de le rappeler, que face aux difficultés budgétaires que connaît notre pays, l'état encourage de plus en plus la création de maisons de retraite autogérées pour les personnes du troisième et quatrième âge dont les familles ne peuvent plus subvenir aux besoins. Dans cette optique, plusieurs modules de formation, d'une durée d'une semaine chacun, ont été rendus obligatoires afin que vous puissiez tous participer à la bonne gestion de votre maison de retraite et réduire ainsi les dépenses de l'établissement. Après les quatre modules ménagers (lingerie, cuisine, ménage et vaisselle), la formation peinture, le stage maçonnerie, le module plomberie, vous voici parvenus à l'ultime stage de formation : le module menuiserie. Aujourd'hui lundi, ce sera très bref : juste le temps de faire connaissance avec les lieux et vos formateurs."

 

   Un murmure monta du petit groupe. Un homme à l'épaisse chevelure blanche leva le bras.

- Vous ne croyez pas que nous sommes un peu trop vieux et trop faibles pour être efficaces ?, demanda-t-il d'une voix agressive.

 

   " Je comprends le sens de votre question et je tiens tout de suite à vous rassurer. Nous n'allons pas vous demander des choses impossibles comme la fabrication de portes et de fenêtres. Juste vous apprendre à vous servir de quelques machines et à effectuer quelques travaux basiques. Vous verrez qu'en vous entraidant vous y arriverez très facilement. C'est le principe même de l'autogestion : chacun met ses compétences au service de la communauté"

 

- Et moi ? , tempêta un vieillard d'une voix faible. Je fais quoi avec ce truc au bout des bras, ajouta-t-il en désignant son déambulateur.

 

   " Je vous montrerai. Vous serez surpris de constater qu'on peut rester utile même avec un handicap. Les machines que je vais vous présenter dans l'atelier ont été spécialement étudiées pour que chacun d'entre vous puisse s'en servir. En toute sécurité je le précise !"

 

- Quand même ! , soupira une vieille dame visiblement remontée, nous ne sommes plus aptes à travailler, vous pourriez respecter notre grand âge !

 

   " Je comprends votre colère mais ce n'est pas moi qui fais les lois dans ce pays. Je sais que vous avez travaillé toute votre vie mais vous n'avez pas les moyens financiers d'intégrer les maisons de retraite conventionnelles c'est pourquoi le gouvernement a décidé de vous mettre à contribution afin de réduire les frais de fonctionnement de votre établissement. Ce n'est pas à moi qu'il faut s'en plaindre. Je cotise moi !"

 

   Il accompagna cette ultime remarque d'un clin d'œil à l'adresse de son jeune collègue.

 

   Une bronca monta du groupe de vieillards face à eux. De tous les lazzis qui fusaient, il n'en retint aucun. Depuis vingt ans qu'il assurait cette formation il en avait un stock suffisant.

 

   " Allons, allons ! Vous ne m'avez pas compris ! C'était juste une remarque pour que vous vous défouliez un peu ! Ce nouveau système ne m'amuse pas plus que vous et au train où vont les choses je finirai peut-être pensionnaire dans votre établissement."

 

   Quelques sourires saluèrent sa remarque et même un timide applaudissement. D'un geste discret du pouce, Sylvain le félicita pour sa manœuvre. Sans qu'ils s'en rendent compte, le formateur s'était mis le groupe dans la poche.

 

   " Bon, je ne veux pas abuser de votre temps, je sais que vous avez beaucoup de choses à faire… pas toujours des plus agréables. Avez-vous des questions à poser avant que nous allions à l'atelier faire connaissance avec les machines que vous utiliserez dès demain ? "

 

   Comme personne n'avait pris la parole, il engagea le groupe à les suivre, lui et son collègue. Poussant la porte à double battant au fond de la pièce, il révéla l'intérieur d'un atelier d'une cinquantaine de mètres sur trente. Une dizaine de machines occupaient l'espace ainsi que trois piles de planches.

 

   " Voilà, je vous présente l'atelier de menuiserie le plus sécurisé et le plus fonctionnel que vous puissiez trouver. Nous verrons demain le mode opératoire de chaque appareil mais pour ceux qui n'y entendent rien, c'est relativement normal à votre âge - aucun rire ne fit écho à sa remarque - , je précise que vous avez là une scie à ruban, une scie télécommandée sur plateau incliné, une mortaiseuse, une fraiseuse et trois perceuses sur colonne. Pour transporter les planches vous disposerez de deux chariots pneumatiques et d'un diable élévateur. Quant au bois que vous utiliserez, vous le voyez ici sur votre gauche."

 

- C'est de la merde ce bois! , râla le vieillard à la longue chevelure blanche.

 

   " Pas du tout. Je dirais même qu'il s'agit du bois le plus écologique possible, fabriqué avec des chutes d'écorce agglomérées sans mélamine et n'ayant subi aucun traitement, pas même ignifugé ! "

 

- Et qu'est ce qu'on va faire avec ces planches ?, demanda la vieille dame en fauteuil roulant, réveillant du même coup le vieux monsieur chargé de la pousser.

 

   "Ces planches, vous allez les découper en panneaux de trois dimensions, les percer, fraiser les trous de perçage, et enfin les empiler sur les palettes vides que vous voyez au fond de l'atelier."

 

- Et c'est quoi l'intérêt du truc ? , s'enquit celui qui paraissait le plus jeune de la petite troupe bien que le terme de jeune à soixante-quinze ans passés paraisse un peu étrange.

 

   " Je vous l'ai dit. Apprendre à vous servir de toutes ces machines dans le cadre des huit modules obligatoires des établissements gériatriques autogérés. "

 

- Elles vont quand même bien servir à quelque chose ces planches ?

 

   " Oui, elles seront plus tard assemblées en caisses pour le service d'expédition d'une grande société aéronautique."

 

   Une bronca monta aussitôt du groupe de vieilles personnes.

- Quoi ! Vous nous faites bosser au black ! , protesta une grand-mère à la mâchoire piano ( deux dents, un vide…).

- Dans ce cas, on exige d'être payés, renchérit le vieillard au déambulateur.

  La colère se lisait soudain sur tous ces vieux visages.

 

   " Allons, allons, vous croyez l'Etat capable d'une vilenie pareille ? Cette société d'aéronautique a signé un contrat avec les pouvoirs publics. Un contrat en bonne et due forme. C'est grâce à elle que chaque année vous partez une semaine en vacances au bord de la mer."

 

- En janvier, vous parlez d'un plaisir !, lui rétorqua une voix au fond du groupe. Et en mer du Nord !

 

   " Je comprends votre dépit mais comme je vous l'ai déjà dit : je ne suis qu'un rouage du système administratif. N'oubliez pas cependant que cette formation en menuiserie ne dure au vrai que quatre jours. Vous en avez vu d'autres au cours de vos existences, non ? "

 

   Des hochements de tête lui répondirent. La colère était partie aussi vite qu'elle était venue. Sylvain admira la manière dont le formateur avait su retourner la tendance. Il devina qu'en quelques semaines avec lui il en apprendrait plus qu'au cours des deux ans passés à son école.

 

   " Bon, et bien voilà ! Nous avons fait le tour de la question pour aujourd'hui et nous mettrons tout cela en pratique dès demain matin. La navette vous accompagnera pour neuf heures. Avez-vous des questions messieurs-dames ? "

 

   Les personnes âgées se regardèrent, hésitantes. Enfin, presque par résignation, elles firent signe que non.

 

   " Très bien. A demain donc… et bonne soirée ! "

 

   Quelques voix s'élevèrent pour le saluer. Timides. Mine de rien, il symbolisait ce fichu programme d'autogestion. L'atelier se vida lentement.

 

 

- Bon alors, pour ce premier jour, tes impressions ? , demanda-t-il à Sylvain.

- C'est chaud ! Ils ne sont pas à prendre avec des pincettes les anciens jeunes !

- Et encore, c'était un groupe plutôt calme aujourd'hui.

- Ah bon ?

- Il arrive qu'un ancien menuisier fasse partie du lot, alors là crois-moi finie la rigolade ! Il ne faut surtout pas que tu perdes de vue le côté psychologique de ton argumentation. Un peu de fermeté, un peu de fausse colère à l'encontre des pouvoirs publics.

- Bien vu n'empêche le petit speech sur la compagnie aéronautique et ses caisses d'expédition.

- C'est une trouvaille à moi, on n'allait quand même pas leur dire que ce module sert aussi à la fabrication de leurs propres cercueils !

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Commentaires (2)

1. Sbaizero Sandra (site web) 17/08/2011

Bonjour Eric,

Savoureux et cruel ce petit texte..... il fait froid dans le dos, surtout à l'heure où l'âge de la retraite est sans cesse reculer. Serons-nous contraint dans les prochaines décennies à travailler jusqu'à la mort (voir même comme dans ton texte en fabriquant nos propres cercueils) ?

Bises,

Sandra

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