Le rideau

 

    Une maison abandonnée. Quoique! Cela reste à voir. Et pour une fois quelqu'un va prendre le temps d'aller y voir. Nouvelle primée par les éditions du Masque d'Or. Un texte pour réfléchir... et sur les chats aussi !

 

                                                        Le rideau

 

        Je ferais montre de la plus grande mauvaise foi si je prétendais avoir rejoint l'entrée de Potigny le regard fier et la démarche altière. A la vérité, je commençais à tirer la jambe, fatigué par mes quatre kilomètres de marche. Résultante logique d'une cinquantaine bedonnante et d'une aversion avouée pour l'effort physique. Le jerrycan métallique que je n'avais cessé de changer de main pesait à mon bras.
Il était pourtant vide!

        Je ne parvenais toujours pas à m'expliquer comment j'avais pu me montrer négligent au point de tomber en panne de gazole. Est-ce qu'abîmé dans la contemplation de ce splendide paysage que déroule la Suisse normande entre Falaise et Thury-Harcourt je n'avais pas été assez attentif à mon témoin de jauge.
Possible.

        Il faut reconnaître que le site justifie pleinement l'intérêt porté. Une somptueuse symphonie de verts sublime cette partie sud du bocage normand cajolée par l'Orne.
Outre le charme de la campagne, la vision de ces hautes collines, érigées au beau milieu de cette région si plane, accapare l'œil.

       Je regrettais toutefois que si peu de gens y vivent à en juger par l'absence de circulation. Au long de ma marche, seuls deux véhicules m'avaient croisé sans qu'aucun ne me dépasse. Je n'étais pas pressé.
Encore une chance.

       Ma tournée pour le compte de la compagnie d'assurances que je représente était terminée et je regagnais Caen où je réside.


      J'aperçus enfin une station-service dans la rue principale qu'épouse la nationale. Je ressentis un vif soulagement en posant ma nourrice vide au pied de la pompe.
      Peu après, un homme sortit de la maison jouxtant le garage et vint jusqu'à moi. Il me serait apparu d'une affligeante banalité si son visage n'avait accueilli en son milieu un nez volumineux piqueté de veines violines.
Atavisme ou amour immodéré du calva?

- Bonjour, me lança-t-il d'un ton jovial.
- Bonjour, lui répondis-je la voix encore essoufflée. Est-ce que vous pourriez me faire le plein du jerrycan, s'il vous plaît?
- Hé, on est là pour ça!, répliqua-t-il de la voix réjouie d'une nature insouciante. Vous êtes tombé en panne?
- Oui. A quatre ou cinq kilomètres du village, avouai-je, piteux.
- Et vous avez fait tout le chemin à pied?
- Hélas, je n'ai rencontré personne... cela ne m'a guère laissé le choix!

      Il releva le tuyau et le raccrocha à la pompe.
- Voilà, me dit-il, ça vous fait neuf euros tout ronds.
      Je sortis un billet de vingt et le lui tendis. Il ouvrit la sacoche en cuir noir qu'il portait en bandoulière et me remit la monnaie.

- Dîtes donc, vous allez retourner à votre voiture à pied?
- Eh! Comment faire?, répondis-je en écartant les bras en signe de résignation.
      Il souleva la casquette ornant son crâne. Un modèle d'un rouge éclatant à la gloire de la marque qu'il distribuait.
       Il me semblait plus gêné que moi à cette idée.
- Ecoutez, je vais vous raccompagner d'un coup de voiture. Avec ce truc pendu au bout du bras vous aurez des ampoules comme des biftecks en arrivant à votre bagnole, me dit-il en montrant mon bidon.
- C'est très gentil à vous, le remerciai-je, ravi de sa proposition.
Sincèrement! J'appréhendais ce chemin retour.

- Je vous paierai la course!
- Pensez donc! Ne venez pas me fâcher! Je le fais pour vous rendre service, un point c'est tout!
       Il se tourna vers la maison et cria : "Odette!". Une fenêtre s'ouvrit à l'étage.
       Une femme très maigre me sembla-t-il apparut dans l'encadrement.
- Odette, lui lança-t-il, je raccompagne monsieur à sa voiture, il est tombé en panne, tu me surveilles les pompes?
- Oui, vas-y, je descends, répondit-elle.
- Venez, dit-il en prenant d'autorité mon jerrycan à la main.

        Nous grimpâmes dans sa camionnette et je lui indiquai l'endroit où j'avais abandonné ma voiture. Sur la route, je lui confiai en quoi consistait mon travail et combien j'étais tombé sous le charme de sa si belle région.

        Un kilomètre et demi après la sortie du village, nous passâmes près d'une vieille maison aux murs décrépits entourée d'un jardin à l'aspect si désolé qu'il laissait à croire que tout était à l'abandon.

- Les occupants ne semblent pas préoccupés par l'aspect extérieur de leur demeure, lui fis-je remarquer. J'espère que l'intérieur est mieux entretenu.
       Il tourna la tête vers moi, sourire narquois aux lèvres.
- Vous tracassez pas, y'a un bon moment que plus personne n'habite ici!
- Vous êtes sûr?, m'étonnai-je.
- Absolument. Y'avait une vieille qui vivait là avant. Avec toute une ribambelle de chats. Mais y'a belle lurette qu'on plus la plus revue! Ses enfants ont dû la mettre à l'hospice.
- Voilà qui me surprend, répliquai-je. Quand je suis passé devant tout à l'heure j'ai vu un des rideaux du bas se soulever à plusieurs reprises.
- Vous avez dû vous tromper... ou c'était le vent, objecta-t-il. Personne ne pourrait vivre dans un taudis pareil.
        Sa réponse, je dois l'avouer, me surprit. Beaucoup.

      J'étais sûr de mon fait. J'avais vu le rideau se soulever comme s'il quelqu'un épiait mon passage et non pas bouger simplement mû par le vent.
- Vous êtes certain que ses enfants l'ont emmenée ailleurs?
- Sûr non. C'est ce qu'on a tous supposé au village. On la voyait pas souvent vous savez. Elle s'était installée là il y a une quinzaine d'années mais c'était quelqu'un de... comment dire... original. Voilà! C'est le mot juste! Pas franchement cinglée... mais pas loin!

       Nous nous éloignâmes de la maison. Je conservai mes doutes.

       Une paire de minutes plus tard, nous parvînmes à ma voiture. Mon sauveur effectua un impeccable demi-tour qui amena sa camionnette pile à l'arrière de mon véhicule. Je pris le jerrycan à l'intérieur du coffre puis transvasai son contenu dans mon réservoir.
       Avant de ranger le bidon, désormais inutile, je sortis mon portefeuille.

- Ah non, protesta-t-il. Pas question. Ouvrez plutôt le capot que je vous réamorce le circuit. Sans cela, vous n'êtes pas à demain de repartir.
- Merci. Vraiment un grand merci. On peut dire que vous êtes serviable. Je m'arrêterai faire le plein chez vous au passage.

      Je m'installai au volant, tournai la clé et, après quelques sollicitations, le moteur accepta de démarrer. Je descendis serrer la main de mon bienfaiteur puis le regardai s'éloigner ravi de constater qu'en ce monde ingrat et mercantile il subsistait encore de braves gens prêts à rendre service sans attendre de contrepartie à quelqu'un qu'ils voyaient pour la première fois.
       Je regagnai ensuite ma voiture et quittai le bas-côté.

       Sur la route menant au village, je ne pus m'empêcher de ralentir en parvenant à la hauteur de la maison délabrée. Je tressaillis soudain.
       Un rideau, le même que tout à l'heure, venait de se soulever, de retomber, de se soulever à nouveau, avant de s'immobiliser.
       Je me sentis à la fois soulagé, je n'avais donc pas eu la berlue, et intrigué. Contrairement à ce que m'avait soutenu le garagiste, quelqu'un se trouvait bel et bien à l'intérieur de la maison. Que je sache, il n'existe pas de rideaux qui se soulèvent tout seuls.

        Obéissant à une impulsion aussi subite qu'irraisonnée, je freinai, enclenchai la marche arrière et m'immobilisai au niveau de la maison. Plus rien n'y bougeait. Elle semblait à nouveau plongée dans son irrémédiable désolation.
Titillé par ce mystère, je me rangeai au long de l'accotement et sortis de ma voiture.

        Je prêtai l'oreille. Aucun bruit venant de la maison ne parvenait jusqu'à moi. Tout à coup, le rideau se souleva, à trois reprises, mais de manière moins prononcée à chaque fois sans que je n'aperçoive le moindre visage voire une simple silhouette. Etrange.
        Il me fallait en avoir le cœur net.

        Je traversai la route et m'approchai du portail en bois qui condamnait l'entrée de la modeste propriété. Terme pompeux et quelque peu usurpé.
        Je vis sur ma droite une longue tige en fer rouillée qui commandait une clochette. Je saisis la poignée et lui imprimai un mouvement de bas en haut. Aucun son. J'insistai. La poignée me resta dans la main. Après une brève hésitation, je jetai la poignée dans l'herbe folle et décidai de pénétrer la broussaille faisant office de jardin qui ceignait la maison.

        Le portail s'ouvrit en protestant par un affreux grincement de ses gonds. Je m'avançai lentement vers la bâtisse. Ravissante sans doute à l'heure de sa construction, elle glissait désormais vers une inexorable décrépitude.
Percés de découpes en cœur, les volets du premier étage étaient clos tandis que demeuraient ouverts ceux du rez-de-chaussée. On ne parvenait même plus à imaginer quelle couleur les avait autrefois recouverts. L'un d'eux pendouillait, piteux, démantibulé.
        Le jardin transpirait la mélancolie. Les arbres s'encombraient de bois mort et les parterres dont on devinait tout juste les anciennes limites étaient envahis par les ronces. Quelques taches colorées jetées çà et là par de rares fleurs n'adoucissaient pas l'impression de tristesse.

       J'entendis soudain un bruit venu de l'intérieur de la maison. Aisément identifiable. Il s'agissait d'un miaulement de chat. Je m'approchai de la porte d'entrée équipée d'une chatière. Je frappai deux fois au battant. Pas de réaction. Je recommençai en appuyant mes coups.
        Je fis alors un terrible bond en arrière. Quelque chose venait de me frôler les jambes. Je cherchai derrière moi du regard et vis un matou noir traverser le jardin à vive allure. Mon cœur cognait fort. Je soupirai et souris en pensant rétrospectivement à la peur que je venais d'éprouver.
        Je frappai une dernière fois... si fort que la porte s'entrouvrit.

        Pas un bruit ne révélait une quelconque présence humaine à l'intérieur. Je décidai de faire le tour de la maison par l'extérieur. Jetant un œil au travers de toutes les vitres, je ne parvins même pas à apercevoir quoi que ce soit tant la couche de crasse accumulée aux carreaux était épaisse. Je ne remarquai rien de spécial non plus autour de la maison hormis une vieille carriole à main remplie de journaux que les saisons successives avaient agglomérés en un inextricable magma.

        Après une ultime hésitation, je résolus de pénétrer dans la maison. Pas un instant ne me traversa l'esprit que quiconque m'apercevant depuis la route pourrait me prendre pour un voleur.
       Cœur serré, je poussai la porte d'entrée en usant de toutes mes forces pour y parvenir. Au vu des innombrables toiles d'araignée, il était flagrant que personne n'avait ouvert cette porte depuis longtemps. Une odeur infecte, affreusement ammoniaquée, m'agressa le nez. Un relent suffocant. Nauséeux amalgame de renfermé, de moisi et d'excréments animaux.
       La gorge me piqua aussitôt et je me mis à tousser.

       Lorsque je parvins à vaincre ma défaillance, je me décidai à visiter la maison. Pas une investigation gratuite. Ce rideau ne s'ouvrait pas tout seul. Ce mystère devait être éclairci.

       Je m'engageai dans le couloir sombre qui prolongeait le corridor d'entrée. Le garagiste avait dit vrai. Qui aurait bien pu vivre en ces lieux? Supporter une telle atmosphère? Il aurait fallu avoir tué père et mère pour mériter un tel châtiment.
      Je constatai immédiatement qu'il ne m'avait pas non plus menti en qualifiant d'originale la vieille dame qui vivait ici. Dans la première pièce où je pénétrai, la cuisine pour autant que je puisse en juger, le sol était recouvert d'un épais tapis de journaux, pas loin de soixante centimètres de haut. Aux murs, pendaient un nombre invraisemblable de poêles et de casseroles, accrochées à des clous rouillés plantés à même les cloisons.
       Nul ne serait parvenu, hormis sous la torture, à me faire avaler quoi ce soit cuisiné dans l'une d'entre elles. Toutes étaient piquées, certaines trouées, d'autres bosselées.
        Le plus roublard des brocanteurs n'en aurait rien tiré.

        Je perçus à nouveau un miaulement. Plus au fond du couloir me sembla-t-il. Je poursuivis mon avancée.

        La pièce qui s'offrait à ma gauche me confirma le caractère étrange de l'occupante des lieux. Sur l'épais tapis de journaux du sol, une multitude de poupées occupaient toute la surface de la pièce.
        Deux cents au moins! Peut-être plus, difficile à dire.

        Un véritable musée du jouet obsolète. Sans bras, sans jambes, sans tête. Parfois les trois conjointement. Certaines me dévisageaient de leurs yeux fixes ou de leurs orbites vides... et cela me mettait mal à l'aise.
         Je quittai la pièce sans regret... et assez vite.

        Je vis tout à coup, au bout du couloir sombre, apparaître une tête de chat au bas du cadre de porte. Elle s'escamota sitôt que la bête m'eût aperçu.
       Je m'avançai lentement dans sa direction en prononçant d'une voix amicale des paroles que je souhaitais apaisantes afin de ne pas l'effaroucher.

        Parvenu sur le seuil, je fus surpris de constater combien l'intérieur de cette pièce tranchait avec le reste de la maison. Aucun journal ne jonchait le sol et le mobilier, sobre et rustique, s'accordait d'agréable manière avec les quelques gravures et tableautins qui ornaient les murs.
         Mais là ne se situait pas la différence majeure : la pièce était habitée.

        Outre deux chatons qui m'observaient d'un œil inquiet et circonspect, il y avait, près de la fenêtre, une vieille dame installée dans un fauteuil à bascule. Elle tenait, enroulée dans sa main, une cordelette reliée au fameux rideau.

        Un souci de vérité m'oblige à préciser que ladite cordelette reliait le rideau à ce qu'il subsistait d'une vieille dame. Son squelette en fait, revêtu de lambeaux de vêtements et dont le crâne s'ornait encore de longues mèches grises.
        Je réprimai un haut-le-cœur. Nul doute que la malheureuse, morte pour je ne sais quelle raison, s'était ensuite faite dévorer par ses chats.

        Je demeurai très longtemps à la fixer, immobile. Autant touché par l'émoi de sa découverte qu'abattu à la pensée qu'elle éveillait si peu l'intérêt des gens qu'il s'avérerait sans doute difficile de dire depuis combien de temps elle était morte.

        Ragaillardis par mon immobilité et mon indifférence à leur encontre, les deux chatons avaient repris leurs jeux sans plus me prêter attention.
        L'un d'eux envoya un coup de griffe taquin à l'autre et se réfugia sur le ballant du rocking-chair. Celui-ci se mit à osciller.

         Le rideau se souleva, retomba, se souleva...

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Commentaires (1)

1. CISAR 28/11/2013

Quel plaisir de lire cette nouvelle ! Je l'ai découverte en lisant celle qui vous avez proposé aux prix Don Quichotte.
La chute est toujours aussi surprenante !
Merci de nous faire profiter un moment de lecture agréable.

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