Le grand jour

 

         Nouvelle élue à l'occasion du concours de la nouvelle en mille mots organisé par la ville de Fréjus. Thème : l'impatience. 

                             

 

                                   Le grand jour

 

 

       Adèle faillit jurer, lâcha son croissant, fantaisie pour le grand jour. Son réveil sonnait. Quelle idiote! Pas besoin de lui pour se réveiller! Elle alla lui rabattre son caquet. En profita pour ouvrir les volets.
       Dès six heures, elle avait commencé à tourner dans son lit, compris qu'elle ne se rendormirait pas et décidé de se lever. Chemin vers les toilettes, elle avait croisé le regard du calendrier de l'entrée. N'avait pu s'empêcher de vérifier la date. Jeudi 4 juillet. Fête nationale aux Etats-Unis. Belle affaire!
       Aujourd'hui, pour elle et des milliers de condisciples, c'était surtout l'annonce des résultats du baccalauréat. Autorisée, elle aurait vieilli l'humanité de quelques heures pour atteindre à l'heure fatidique.
       Mais Adèle n'était pas naïve, elle savait qu'il lui faudrait patienter que chaque heure détricote toutes ses secondes. 18 heures 3O débarqueraient comme chaque soir à 18 heures 3O très précises. Horaire officiel de la publication des listes.

       Adèle rinça son bol et sa cuillère puis, malgré la promesse qu'elle s'était faite, glissa un regard vers la pendule. A peine huit heures? Impossible! Elle se rapprocha, épia le tic-tac. Il semblait régulier, habituel.

      Pour vaincre le temps, bien décidée à lui faire la nique, Adèle prit un bain avant de s'habiller. Cela ne la détendit ni ne la rafraîchit. L'été démarrait fort. 2O° la nuit et le thermomètre qui faisait les yeux doux aux 35° au plus fort de la journée. A croire que cette histoire de réchauffement planétaire n'était pas de la blague!

      Adèle peinait à lacer ses chaussures. Elle souffrait du tremblement qui agitait ses mains depuis quelques jours déjà; dès la fin des examens en fait. Savait le nommer : le stress.
      Sur le coup, elle pensait s'être bien débrouillée mais, plus périssaient les jours plus elle s'était persuadée qu'elle aurait pu optimiser ses performances dans chacune des épreuves. Juste un bac littéraire après tout! Tout le monde lui avait d'ailleurs dit : "Trop facile de l'avoir maintenant!".
      On voit bien qu'eux n'étaient pas plongés dans les affres de l'attente. Qu'il lui tardait qu'arrive la soirée ! Et de savoir. Qu'importe le résultat. Non. Pas vrai. Elle serait verte si elle ne décrochait pas le diplôme.


      Définitivement fâchée contre la pendule qui n'avait même pas franchi le cap des 1O heures, Adèle claqua la porte d'entrée pour bien lui signifier leur désamour. Elle descendit les escaliers. S'étonna, sitôt quelques mètres de trottoir arpentés, de la mine insouciante des passants. Pas vraiment insouciants en réalité, plutôt cintrés dans leur frénésie coutumière. Aucun d'entre eux ne semblait conscient de l'importance de cette journée. Elle les plaignit. Sincèrement.

      Adèle hésita. Parc ou lycée? A h moins huit et demie, se rendre au lycée ne rimait à rien. Elle en était convaincue en se lançant à son inutile abordage.
       Si l'on ne devait faire que des choses sensées dans la vie, cela se saurait!

       En chemin, Adèle repensa à Lamartine désespéré sans Julie. Elle appréciait beaucoup ses textes mais ne désirait pas qu'ils deviennent prophétiques. "Ô temps, suspends ton vol, et vous heures propices...". Au contraire!
Elle se mit à rire. Toute seule. Nerveusement. "Ô temps, casse-toi pas le bol, et vous heures saucisses...", songeait-elle.


        Le long bâtiment, une horreur d'architecture, acier, verre et béton, croulait sous le calme. Désert. Inanimé. Serait moins fier ce soir! Adèle repensa à l'année dernière. A sa colère. Ses regrets. Recalée pour 1O points! De quoi enrager!
        Elle avait d'ailleurs prévenu sa famille : ce serait cette année ou jamais. En vrai, elle y croyait. Très fort. Mais s'était bien gardée de le dire. L'an dernier aussi elle y croyait.


      Adèle croisait les jambes, les décroisait, incapable de tenir en place. Elle roula en boule le papier de son sandwich et tenta un panier à trois points. Le manqua. Et dut se lever pour le mettre à la poubelle. Elle s'en serait voulue de saloper le parc.
      Le clocher voisin, avare et peu coopératif, sonna un coup. Adèle soupira. Réfléchit à la meilleure manière de tuer le temps. Les copines? Plus tard... pour la fête?! Lèche-vitrines? Le coeur n'y était pas! Lecture? Elle ne saurait suivre la trame du récit!
       Elle opta pour le cinéma.


       Adèle essuya quelques regards courroucés en sortant de la salle. Elle avait copieusement agacé ses voisins. Quelle idée aussi d'acheter des bonbons acidulés, ceux dont la cellophane froissée et défroissée trouble facile l'attention. Elle, ça ne l'avait pas gêné. Mais elle aurait été bien en peine de parler du film qu'elle venait de voir. Dans sa tête, ça ne causait que français, histoire, espagnol, géographie... et coefficients. Aucun rapport avec le film. Elle s'en doutait!

        La lumière du jour agressa ses yeux. L'heure au panneau publicitaire aussi. Deux heures restaient à mourir. Seulement! Encore! D'un coup, Adèle ne sut plus si l'approche de l'échéance l'effrayait ou la ravissait. Pour vaincre cette douloureuse interrogation, elle décida de marcher jusqu'au lycée... comme quand elle était petite fille... à pas de fourmi.

       Fourmi ou pas, elle était en avance. Mais plus seule. Le lycée avait ouvert ses grilles et par sa bouche béante avalait des dizaines de petits groupes. Adèle les observa un instant depuis le trottoir d'en face. Fit le constat que sa maladie virait épidémique.
       Elle traversa. Se mêla aux autres futurs bacheliers... ou pas. Les rires sonnaient faux. Les voix fuyaient, trahies par leurs cordes vocales. Les pieds damaient un goudron qui n'en avait nul besoin. Et les cigarettes. Beaucoup de cigarettes!


       Six heures et quart. La porte du hall s'ouvre. Une dame apparaît. Les mains vides. On la siffle. Le coeur d'Adèle se remet à battre.

       Six heures vingt. La même dame. Avec une feuille. Qu'elle affiche. Le bruit circule. Proclamation à 18 heures 3O. On la hue. Tu parles d'une info! Adèle la bafferais. Elle n'a pas de coeur cette dame?

        Six heures vingt-cinq. Porte du hall. Fausse alerte. L'équipe de nettoyage. Adèle ne se trouble pas. Continue à décompter les secondes. Il lui en manque 296. Les plus longues!

        Six heures trente. La dame. Et les précieux feuillets. Grand silence. Ruée générale vers les portes vitrées. Mouches attirées par le miel. Adèle manque emboîter le mouvement. Ses jambes la portent mal. Pas le moment de se casser quelque chose! C'est toujours très long à se remettre à soixante-quinze ans passés.



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