La question

 

      Avis aux âmes sensibles, un texte noir, dur, grinçant. Deux personnages et une question qui taraude le personnage féminin. Ma façon à moi de dénoncer ces agressions au quotidien qui se terrent au sein des foyers de gens que l'on estime bien. On peut se voiler la face, se dire que cela se passe loin de chez nous, mais les statistiques sont assez édifiantes dans le genre. Il y a de bonnes chances pour que nous croisions chaque matin des bourreaux de ce style à qui nous louerions le Bon Dieu sans confession, je dis louer parce que franchement on ne sait plus trop à qui le donner.

             La question

 

 

Lorsque la grande aiguille vint moucher le 6 de l’horloge tandis que la petite hésitait encore entre le 7 et le 8, je me fis une raison. Douloureusement. Nous étions le 2, jour de paye. Occasion idéale pour la tournée des grands ducs. Il quittait aux alentours de 17 heures 30. Un quart d’heure de marche le ramenait à la maison.

A condition de ne pas faire halte dans un bistrot !

 

Qu’il emprunte les bords du canal ou passe par la ville, il y avait sept cafés sur le parcours. Pas plus, pas moins. A raison de vingt minutes étape dans chacun d’eux - parce qu’il était hors de question qu’il en rate un seul ! - il serait là dans un quart d’heure.

Dans quel état ?!

 

Avec lui, c’est tout l’un ou tout l’autre. Le plus charmant des hommes lorsqu’il rentre en dédaignant la tentation éthylique, le parangon de l’abjection dans le cas contraire. Pas toujours bien sûr ! Je sais que j’exagère quelques fois. Mais si peu par rapport à lui !

Les bons jours, la majorité du temps je l’admets, il bricole, il s’occupe au jardin ou m’aide parfois au ménage ou à la cuisine. A l’occasion, quand l’un de ses potes passe le voir, ils discutent ensemble de foot ou de politique autour de deux ou trois apéros. Jamais plus.

Heureusement !

 

Je ne le supporte plus lorsqu’il a bu. L’alcool éveille en lui une abominable métamorphose comme un acide versé sur un bâton de craie. Les traits de son visage s’affaissent comme pour préfigurer le vieillard qu’il deviendra si tout se passe bien pour lui. Ses mains se mettent à trembler pire qu’un chien qui s’ébroue et ses yeux rougis crachent des larmes de haine. Dans l’horreur de ces moments, il en veut à tous et au monde entier... dont je suis ici, dans ces affligeantes circonstances, la seule et unique représentante.

Rôle pitoyable dont je saurais facile me départir.

 

Alors, plutôt que de me révolter, mauvaise idée dont j’ai maintes fois constaté l’amère douleur, je me fais miel et j’abonde toujours dans son sens même s’il se rend coupable de contradictions à plusieurs reprises au cours d’une seule et même phrase.

"Paroles de femme saoule !", se plaît-il à ânonner lorsque la sobriété l’autorise à comprendre les débats politiques à la télé. J’aimerais l’enregistrer ces soirs de beuverie pour qu’il bannisse à jamais cette expression de son vocabulaire.

Dans l’alcool, hommes et femmes se valent. Au degré zéro de l’intérêt.

 

 

Je baisse le feu sous la soupe. La grande aiguille titille le 8. Presque à touche-touche avec sa sœur cadette. J’ai arrêté le four vers sept heures; je serai toujours à temps de le rallumer. De toute façon, quand il a bu, je pourrais lui servir de la merde qu’il l’avalerait pourvu qu’elle soit chaude.

Parfois, l’envie me chauffe d’assaisonner le plat à la mort aux rats et de prétendre une quelconque nausée pour me dispenser de partager le dîner avec lui.

 

Tiens ! La clé  fourrage dans la serrure alors que les deux aiguilles sont à l’unisson. Je me demande quel présage il me faut voir dans cette inhabituelle avance sur son retard. Je me mens à la vérité ; il y a un temps vieux que mes illusions sont passées aux orties... et que je sais ce qui m’attend.

Le bruit des clés atterrissant dans le petit panier de l’entrée me renseigne sur sa progression. Lente. Hésitante. Éthylique sans suspens. Il s’encadre enfin dans l’ouverture de la cuisine, tout fidèle à ce que j’appréhendais qu’il soit. Dans son visage qui s’excuse sans le dire de paraître cinquante ans quand quarante viennent à peine de frapper, luisent deux yeux noirs qu’éclaire cette vilaine idée de lubricité.

 

Sans prononcer un mot, il gagne la table où le couvert est mis d’une démarche titubante et se laisse tomber sur sa chaise. Evitant de le regarder, je pose la casserole sur le dessous de plat et lui sers deux belles louches de soupe. Un vague grognement me tient lieu de merci.

Avec beaucoup d’imagination !

 

Avant de m’asseoir face à lui, je rallume le four. Puis nous mangeons. En silence. Exception faite des bruits désagréables qu’il émet en portant la cuillère à ses lèvres. Un porc se montrerait plus distingué. Non que j’en connaisse personnellement mais tels que j’imagine qu’ils pourraient se comporter.

 

 

Je l’aurais parié ! Il a fallu qu’il m’attrape la main au moment où je lui servais sa viande. Ses yeux poignardés dans les miens m’ont détaillé par l’abject menu tout ce que l’alcool dans son corps l’incite à assouvir. Par sa bouche entrouverte sur la concupiscence assassine d’un sourire torve montaient jusqu’à mon nez les exhalaisons nauséeuses de son estomac en souffrance.

Je hais cette odeur corporelle, synonyme de la déchéance qu’elle draine dans ses relents pernicieux... et tous les corollaires physiques qui très souvent en découlent.

 

Le repas se termine. Aucun nouveau geste n’est venu ajouter à la pression. Il est resté muet. Tant mieux. Mais pas ses yeux.

Du temps que je débarrasse la table, il se lève, quitte la pièce et bientôt l’écho de la télévision mise en marche me signale qu’il est avachi sur le canapé, l’œil éteint, la lèvre pendante, tandis que son cerveau ne capte rien de ce que propose l’écran.

Sans me presser - je ne déborde pas de travail puisque nous ne sommes que deux à la maison - je fais la vaisselle, je range la cuisine et je prépare sa gamelle pour le lendemain. Faut-il que je sois brave ! Bonne poire plutôt ! Une bien juteuse que l’on peut pressurer autant qu’on le souhaite.

Une esclave domestique acquise à pas cher. Dans toute l'acception douloureuse du terme !

 

Je referme le réfrigérateur lorsqu’un bruit vient soudain susciter un fol espoir en moi : la lointaine clameur d’un stade relayée par la télévision. Je réalise que nous sommes mercredi, jour de foot. Si la chance acceptait de poser ses valises chez nous ce soir, il pourrait s’endormir sur le canapé. Pour une longue nuit d’un sommeil profond creusé par l’alcool. Et  pourrait m’oublier !

Je croise les doigts en marchant lentement en silence jusqu’à la porte du salon. Postée prudente dans l’angle de l’encadrement, je risque un regard en catimini. Le match est commencé. Je remercie en pensée les vingt-deux types qui en poussant leur ballon tentent d’accaparer son attention.

Grand merci. Ne relâchez pas la pression, vous êtes mon meilleur atout !

 

Dans un luxe d’infinies précautions, j’abaisse la poignée de ma porte de chambre. Cette idiote, dans un gémissement malencontreux, pourrait le renseigner sur l’avancée de ma retraite éperdue. Je referme la porte avec un identique souci puis, sans bouger, j’épie tout bruit qui s’avérerait synonyme d’échec. Un silence de connivence me nappe d’une chaleur réconfortante.

Je ne perds pas de temps. Je me sépare de mes vêtements, enfile ma chemise de nuit et me rapproche du lit. Une pensée fulgure mon esprit. Je reviens sur mes pas et remets ma culotte. Maigre et futile rempart. Mais dans la terreur, on se raccroche à chaque rien.

Je me glisse enfin entre les draps et éteins la lampe de chevet. Je meurs d’envie de lire mais j’ai trop peur qu’il aperçoive la lumière lorsqu’il se rendra aux toilettes au moment de la mi-temps. Si seulement cette maudite porte fermait à clé !

 

Tout en recherchant la position idéale pour basculer dans le sommeil, ma main part sous l’oreiller. Y découvre ce qu’elle cherchait. Une présence rassurante. Stérile jusqu’à présent mais capable de promesses... dès que je connaîtrai la réponse à ma question. Dès que je me serai décidée à la poser ma question. Dès que saurai à qui la poser cette foutue question !

 

Je me retourne pour la centième fois. Mon cœur a fini de saigner et rejoue sa musique habituelle. Il est allé aux toilettes et ne s’est arrêté devant la chambre ni à l’aller ni au retour. Je suis quand même déçue, quoique désespérée serait un terme plus juste, qu’il ne se soit pas déjà endormi. Je sais parfaitement que c’est pour cette raison que le sommeil me fait la tête, refuse de m’embarquer avec lui.

Pas de voyage facile pour ceux qui n’ont les moyens de s’acheter un billet !

 

Contre ma volonté, je demeure aux aguets.  Guette le moindre bruit, épie le plus petit signe du drame de sa venue. Si j’étais plus courageuse, je me serais déjà relevée pour aller voir s’il dort ou non. Dans le favorable de l’hypothèse, dormir me deviendrait facile.

Mais en moi, le courage est lâche !

 

 

L’air sent encore le foin coupé de frais lorsque soudain le rêve bascule sur le cauchemar dans le mariage d’une poignée de porte qui grince et de la résurrection des peurs à fleur de peau. Je crache à la gueule de cette salope de chance qui est encore allée frayer chez d’autres, des qui n’en ont pas autant besoin que moi.

L’instant suivant meurt dans l’irruption de senteurs éthyliques nauséabondes et d’un corps pesant qui s’abat sur le lit. Ma main fouille sous l’oreiller, la sienne sous les draps. Mes cuisses se serrent dans un étau tétanique, mon cœur chavire une danse folle dans ma poitrine et ma main se crispe sur un manche de plastique noir.

Un grognement bestial outré traduit la découverte de ma culotte. Je sens sa main lourde et maladroite chercher à se frayer un chemin sous la frêle barrière de l’élastique. Tout mon corps se raidit, répond à l’intrusion par une paralysie volontaire.

J’aimerais devenir de bois. Glacée et vénéneuse.

 

Sa main se fait violence tandis qu’il éructe de misérables onomatopées de bête en rut. Je lutte. Je résiste. Je combats. Et ma main songe que dans le prolongement du manche auquel elle s’agrippe vit une lame d’acier de longueur raisonnable. Une lame qui, d’inerte, pourrait devenir salvatrice et mettre un terme au supplice.

Si seulement je savais à qui poser la question !

 

Je ne me débats pas, ne cherche pas à m’enfuir. Il est trop fort pour moi. Même ivre. Je parle d’expérience. Ma seule arme, hormis celle inutile sous mon oreiller, c’est le blocage, la raideur. Une inertie active. Déjà, je sens ses doigts, vainqueurs de l’élastique de ma culotte, dépités de buter contre le mur de mes cuisses serrées. Ils ne parviennent pas à ouvrir l’étau de mes jambes bloqué par mes pieds croisés. Ils me blessent pourtant en forçant sur ma toison pubienne tandis que la bouche abhorrée ahane des plaintes gutturales devant l’acharné de ma résistance.

Le temps s’enfuit. Quel lâche !

 

La main bat enfin en retraite. Ce n’est pas une victoire. Je le sais bien. Elle se pose sur ma main libre et l’attire dans une brutalité inhumaine jusqu’à la partie de son corps que l’alcool rend folle. Mes doigts savent que faire, ils en ont hélas pris l’habitude. S’y attellent avec dégoût.

C’est à tout prendre moins pire que de le sentir souiller mon corps de son fouaillement destructeur.

Maigre consolation !

 

Je devine dans la pénombre le sourire béat que me vole son visage tandis que ses lèvres m’assassinent de leur râle de plaisir. Je le hais à cette heure très précise et si je connaissais la réponse à ma question, ma main tapie sous l’oreiller oublierait d’être pleutre. Elle jaillirait de sa tanière ouatée, les doigts fermes et assurés sur le manche en plastique noir d’un long couteau de cuisine et, profitant de l’inconscience bestiale du tortionnaire qui m’abuse, elle planterait dans son cœur une lame d’acier, froide, définitive et réparatrice.

 

Voilà. C’est terminé. Le supplice prend fin. Ma main souillée retrouve sa liberté tandis que rôde encore, narquois et cruel, l’écho de son ultime râle de plaisir. Il bascule hors du lit. Je redeviens moi-même, tout au moins ce qu’il en reste,... jusqu’à la prochaine fois.

A moins que d’ici-là je trouve quelqu’un pour répondre à ma question : Est-ce qu’on met en prison les petites filles de treize ans qui assassinent leur père ?

                                             

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Commentaires (1)

1. anne 16/02/2010

Un texte dur, c'est vrai mais très beau et qui laisse à réfléchir d'autant que l'on ne s'attend pas du tout à la fin.

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