La nuit des lucanes

La nuit des lucanes

 

J'ai toujours détesté les rideaux, ce voile que l’on jette sur sa vie sans savoir si l’on cherche à la dissimuler ou à la rendre fallacieusement mystérieuse. J'adore en revanche dormir la fenêtre ouverte. En ville, ce ne serait pas possible. Mais ici…  Pas d’autres bruits que ceux de toujours, pas d’odeurs incertaines, aucun risque d’agression.

Depuis mon lit, je regarde la lune à quelques jours de son épigée. Elle semble paresser entre deux nuages, me cligne parfois de l’œil de son croissant malingre. A mon côté, il dort. Le souffle régulier… le ronflement sonore. Un gros chat qui ronronnerait plus fort que nécessaire. Ce n’est pas ça qui m’a relevée du sommeil. Plutôt la lettre abandonnée ce matin par le facteur. Un de ces courriers que l’on tarde à ouvrir. Que l’on souhaiterait adressé à un autre.

Parce que… quoi qu’on en dise… vivre c’est important !

 

Je repense à cette fameuse nuit. Effort minime en vérité. Comment l’oublier ? C’était la nuit des lucanes. Mai repeignait de brun le rouge des premières cerises. Le vent du sud, nonchalant, balayait des effluves d’espoir… et essaimait des lucanes au cœur de la campagne nantaise. Etranges bêtes que ces gros coléoptères dotés de pinces spectaculaires dont la ramure ressemble à celle des cervidés.

D’une taille conséquente – les plus gros peuvent atteindre une longueur de dix centimètres–, ils sont d’un naturel plutôt pataud au point de se retrouver fréquemment coincés sur le dos, agitant mollement leurs pattes pour se remettre dans le sens de la marche.

 

Il n’empêche que lorsque le premier s’est abattu au cœur de mes cheveux dans le bourdonnement sourd de ses élytres, j’ai poussé un cri, un hurlement à touche-touche avec l’hystérie. J’étais seule sous la tonnelle, je sirotais une tisane de thym. J’aime le goût et l’odeur de cette infusion. Elle me rappelle la garrigue de mon enfance. De plus, elle soulage mes maux de gorge sans me corrompre le corps.

Je n’ai dérangé personne avec mon cri. La première maison se trouve à plus de cinq cents mètres. Je me suis levée d’un bond, ai secoué mes cheveux avant d'enfin découvrir le responsable de mon émoi, tranchant de noir la tomette rouge de la terrasse. Ce n’était pas un monstre. Juste l’énorme croisement d’un scarabée et d’une paire de pinces. Il semblait récupérer après mon cri de folle et la gifle reçue. Il avançait lentement en direction de nulle part.

Je me suis contrainte au calme. A la fois fascinée et curieuse.

C’était la première fois de ma vie que je voyais une telle bestiole. A cinquante-cinq ans passés, il était temps ! Je suis tout de même rentrée dans la maison pour mettre un fichu sur mes cheveux puis suis revenue sur la terrasse pour finir ma tisane… et l’observer du coin de l’œil.

Ce n’était qu’un éclaireur. L’avant-garde d’une armée en campagne. En un quart d’heure, des dizaines d’autres sont arrivés. Des plus petits, des plus gros. C’était leur nuit. La nuit des lucanes. La nuit de leurs amours. Et ils avaient choisi mon jardin pour ça. Malgré une répulsion certaine, je me suis sentie rassurée. Je ne pouvais qu’être flattée qu’ils aient élu cet endroit pour organiser leur orgie de cuirassés maladroits. Qu’ils aient choisi mon regard pour observer leurs ébats !

J’ai l’air de faire mon érudite mais tout ce que je sais sur les lucanes je ne l’ai appris que les jours suivants en discutant avec les anciens du village. Le soir même, j’ignorais jusqu’à leur nom. D’après tous ceux auprès desquels je me suis renseignée, ils débarquent une année par-ci une année par-là, sans fréquence établie. C’est un signe avéré que l’été sera chaud. Sur le caractère prémonitoire de cette croyance… je ne discuterai pas.

C’est vrai que l’été a été chaud.

 

Mon père ne pouvait ignorer l’existence des lucanes. Nous n'avions toutefois jamais évoqué le sujet. Nous ne parlions pas de grand-chose d’ailleurs… les rares fois où je venais le voir. Ou plutôt si. Mais chacun suivait les rails de sa propre conversation. Je me moquais de sa pêche et de son potager. Il ne se passionnait pas pour les cours de la Bourse et les placements financiers.

Entre la campagne nantaise qu’il s'était choisie et la folie parisienne de mes ambitions il n’y avait aucune pierre d’achoppement pour construire un pont entre nous.

Je repartais à chaque fois furieuse de mes brèves visites, persuadée d’avoir perdu un temps précieux. J’étais bien placée pour savoir tout l’argent susceptible de s'envoler en seulement une heure de temps. J’étais idiote. Est-ce une excuse suffisante pour avoir aussi mal honoré les quelques rendez-vous que la vie nous offrait encore ? Il n’est plus là aujourd’hui. Ne le sera plus jamais.

Je suis tout de même heureuse d’être venue m’installer dans sa maison. J’y croise parfois son sourire, ses bougonnements de solitaire, sa tête coiffée d’un vieux chapeau de paille, ses grosses mains calleuses aux ongles endeuillés. Je sais aujourd’hui pourquoi je repartais si frustrée. D’une certaine manière, il avait touché au bonheur tandis que moi je ne vivais que dans cette illusion.

Solitaire sur sa plate au beau milieu du fleuve, il trouvait mieux son cap que moi sur mon cargo parisien bardé de toute l’électronique de pointe. J’aurais pourtant dû comprendre qu’à force de frotter les choses pour mieux les faire briller elles finissent par s’user. Je m’aveuglais dans la lumière trompeuse de mauvais phares. J’avais l’argent, la considération du groupe bancaire qui m’employait. Il me suffisait de claquer des doigts pour coucher le temps d’une nuit un type dans un lit de fortune. Je n’avais aucune envie de m’attacher, de me sentir dépendante.

Ce serait mentir que d’affirmer que je me sentais heureuse. J’étais quelqu’un. C’était déjà beaucoup. Et peu m’importait alors que mon père voie peu sa fille unique. Nous ne nous étions pas choisis, juste trouvés un temps sur le même chemin au hasard de sa rencontre avec une femme plus volage que de raison.

Peut-être avait-elle les siennes pour nous avoir abandonnés !

 

C’est à des choses de cet ordre que je pensais cette nuit-là en regardant s’ébattre paresseusement les sombres bulldozers, handicapés par leurs pinces surdimensionnées. Pour ne rien perdre du spectacle, j’avais orienté le spot extérieur en direction du petit carré de pelouse qui livre la maison au potager. Ma tisane était finie depuis longtemps mais je n’avais pas envie d’aller me coucher.

Rien ne me contraignait à me lever le lendemain. Pas plus que les autres jours d’ailleurs. Je me trouvais bulle à l’intérieur de ma propre bulle. Fragile certes mais ravie de m’y complaire. J’y découvrais une raison supplémentaire de me réjouir d’être venue me retirer ici dans un oubli volontaire – bien que contrainte par les circonstances – échouée sur la grève comme un esquif trop frêle pour résister à la tempête.

 

Le gros chat bouge à mes côtés. Se retourne dans son sommeil. Ses ronronnements perdent de leur volume sonore. Sa main trouve ma cuisse, remonte lentement jusqu’à ma toison pubienne et s’y pose dans un geste empreint d’une grande douceur. La lune complice me laisse voir le sourire que dessinent ses lèvres.

Je ne lui ai rien dit pour la lettre. Demain… peut-être. Ce que l’on tient s’échappe parfois si vite pour peu que l’on ne s’attache à prendre toutes les précautions nécessaires afin de le retenir !

 

J’en ai fait la cruelle expérience deux ans auparavant. Quelques mois seulement après le décès de mon père. Je me suis sentie fatiguée, désertée par l’allant qui me guidait de rendez-vous en contrat signé. J’ai bêtement mis ça sur le compte de tous les régimes auxquels je m’étais astreinte. Un peu par conviction, beaucoup pour surfer sur les modes alimentaires qui révolutionnent chaque année la diététique. San oublier, paradoxalement, ce désir imbécile ne pas faire comme tout le monde.

Il m'a fallu du temps pour m’apercevoir que le corps adore jouer au yo-yo et que les kilos envolés à coup de sacrifices reviennent au grand galop, rameutés par les repas d’affaires… et cette tendance à l’embonpoint que cultive mes hanches, déjà larges par nature. Des hanches à faire beaucoup d’enfants…

Aucun pourtant n’a franchi cette étape, beaucoup avortés par l’envie d’aller de l’avant et de ne pas s’encombrer sur le chemin, d’autres – plus douloureux – parce que mon corps les a refusés.

Sur le moment, j’ai cru être à nouveau sujette à une de ces multiples carences qu’induisent parfois ces régimes quand on les guide soi-même assurée que quelques lignes dans un magazine synthétisent parfaitement un ouvrage complet. Cette solution m’aurait convenue. Ce n’était pas celle qu’avait choisie mon corps pour marquer son désaccord avec la vie que je menais. Les médecins me l’ont tôt confirmé. Et les barreaux de l’échelle qui me hissaient sur le toit de mon monde se sont vite mis à céder les uns derrière les autres allant jusqu’à s’inventer des degrés en sous-sol juste histoire de fossoyer l’illusion dans laquelle je m’entretenais.

Tu meurs, tu meurs ! me murmurait mon corps. Et moi, pauvre gourde saturée par sa propre vacuité, qui n’entendait rien ! Alors, pour que le message soit plus clair, il m’a envoyé le pire des émissaires épousant à merveille l’intitulé de la sentence : une tumeur de belle taille chevauchant mon larynx.

A moi… qui n’avais jamais fumé une seule cigarette de toute ma vie ! Et dont l’analyse poussée confirma l’empreinte indélébile du crabe. Par une lettre… la sœur aînée de celle arrivée ce matin.

 

Il bouge encore dans son sommeil le gros chat. Sa main glisse à ma hanche, hésite sur le cœur puis séquestre mon sein d’un rapt tout de tendresse. Je me retiens de respirer. Plonge avec extase dans l’apnée d’un de ces instants qui, quel que soit le temps qu’ils durent, semblent toujours trop courts de sorte que la mémoire n’a de cesse de les ressusciter à l’infini. La nuit des lucanes revient à mes lèvres tandis que je tète d’infimes goulées d’air pour contraindre mon corps à l’immobilité.

 

Trois mois avaient suffi pour réussir là où tous les régimes avaient brisé leur barque à l’écueil de ma vanité. Mon corps ballottait désormais dans une peau trop vaste pour lui et révélait mon squelette à la vérité du miroir les rares jours où j’acceptais encore de me regarder. Tout m’avait fui. Le travail… ceux que je prenais pour des amitiés… le sentiment d’être indispensable, astre dans un système solaire.

Tout cela balayé, vendangé, dissous à l’acide des vérités immuables. L’espoir avait suivi le même chemin de déshérence. Le plus optimiste des médecins me jugeait en mois. Quant aux autres…

 

C’était au printemps de cette année. Une belle saison pour les soldes de tout compte. Arrangement financier avec le groupe, retraite anticipée… et retraite – comme une fuite – dans la maison paternelle reçue en héritage. Par souci inavoué d’une communion posthume. Par fierté aussi… sans aucun doute. J’offrais ainsi une bonne excuse à celles et ceux qui de toutes les manières n’auraient pas éprouvé la moindre envie de venir me visiter.

Je ne m’en étais échappée qu’à trois reprises. Par obligation.

Afin de me rendre au CHU de Nantes pour des contrôles dont la perversité m’échappait. J’avais refusé de me plier à de nouvelles tortures ; les premières ne m’avaient rien offert pour alimenter l’espoir.

Le trait allait se tirer sans laisser de retenue dans la marge.

Belles hanches mais pas d’enfant… personne à qui abandonner de quoi se faire de beaux dimanches. La question ne me torturait pas. Les lucanes cette nuit-là ne forçaient pas pour m’en distraire. Ils s’en donnaient à cœur joie dans la lumière crue du projecteur, joyeuse bacchanale de blindés légers insouciants.

La sonnette de l’entrée ne les avait même pas distraits de leurs amours nocturnes. Moi, oui. Qui avait sursauté pire qu’un enfant pris en faute. Deux heures du matin me racontait ma montre. Une heure plutôt indue pour une visite impromptue. Qui du reste ? Personne ne me savait ici hormis les gens du village, plus casaniers notoires que joyeux noctambules. Un second appel m’avait rappelée à l’ordre. Le plus sage consistait à me claquemurer, à faire la morte… un entraînement en quelque sorte.

 

J’ai préféré aller ouvrir. Pour ce que je craignais ! On ne peut pas mourir deux fois !

C’est idiot ce que je vais dire mais quand je l’ai vu je suis devenue sourde. Et idiote. Je ne comprenais rien à ce qu’il me racontait. Je ne faisais même pas le rapprochement entre le jerrycan vide à sa main, protubérance tangible de son étourderie, et la seule lumière à la ronde l’ayant guidé vers moi comme un phare égaré en plein milieu des terres.

A Paris, quelques mois plus tôt, je ne lui aurais pas accordé un regard. Trop gros, trop banal, trop terne. Cette nuit-là pourtant, je le fixais avec les yeux d’une midinette, attifée comme une houri dans un maxi tee-shirt aux couleurs délavées qui révélait mes jambes décharnées.

Hébétée, et incapable de lui répondre d’une manière sensée, je lui ai désigné du doigt le carré de pelouse où s’ébattaient les lucanes. Puis les heures ont passé. En désespoir de cause.

 J’avais enfin compris ce qu’il cherchait mais ne pouvait souscrire à sa demande.

Nos deux voitures faisaient carburant séparé.

 

Sa main quitte mon sein, va vivre sa nuit plus loin.

La lune éclaire son visage, me le restitue aussi fidèle qu’il m’est apparu au cours de cette étrange nuit.

Dors mon gros chat, repose-toi. Demain, au petit déjeuner, je te la montrerai cette foutue lettre. Il est temps que tu saches la vérité.

Mes yeux se ferment. Le sommeil glisse en moi.

Avant qu’il ne m’envole, j’ébauche un sourire. Je n’en aurai jamais la preuve absolue – la lettre n’est pas formelle à ce point – mais moi j’en suis certaine : c’est la nuit des lucanes qu’il est parti ce cancer que les médecins jugeaient inguérissable. 

 

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