L'Apocalypse selon la Grande Micheline

 

              L'Apocalypse selon la Grande Micheline

 

    Arthémus hésitait. Jour après jour, le courage d'aller plus loin se dérobait à lui. Circonspect, il observait d'un œil dubitatif la banderole chapitrant le frontispice du palais consulaire transformé en musée. "A CHAQUE SIeCLe SON ART, A L'ART SA LIBeRTe". Si la forme du slogan cher à Gustav Klimt demeurait philosophiquement admissible, le fond quant à lui livrait matière à débat. La graphie à elle seule en assenait la preuve !

   Passionné d'art et gardien du musée de Perchanville, discrète cité de cinq mille habitants, Arthémus avait aujourd'hui le sentiment de participer à une œuvre de galvaudage. A un hold-up culturel. Depuis peu. Depuis moins d'un an. Pourtant, aux dires du conseiller municipal en charge de la culture, le nouveau conservateur était un visionnaire. Toutes les acquisitions réalisées depuis sa prise de fonction engageaient plutôt Arthémus et ses cinq collègues de travail à se cotiser pour lui offrir une paire de lunettes.

     Ils jugeaient cela d'autant plus regrettable que le maire, par ailleurs député de la circonscription, avait l'oreille du ministre de la Culture. Lequel, en souvenir de frasques de jeunesse, ne lésinait pas sur les subventions allouées au musée de Perchanville. L'occasion aurait dû être belle d'étoffer les modestes collections d'œuvres propices à l'éveil culturel des visiteurs. Peu nombreux, force était de l'admettre. Arthémus, son sentiment synthétisait la pensée de ses collègues, n'était pas hostile à l'art moderne bien que ses préférences le guident vers des réalisations plus classiques. Gleizes, Manessier, Giacometti ou Basquiat, pouvaient à l'occasion l'émouvoir. Même Duchamp et Soulages ! Par cette inexplicable magie d'une formulation artistique habilement exprimée. Mais même avec une imagination débridée, il était impossible de percevoir cette magie dans les gribouillis d'enfant et les vomissures de couleurs acquises sous la récente égide du conservateur.

    A une exception près toutefois. Une exception de taille pour Arthémus. Une toile intitulée "L'Apocalypse selon la Grande Micheline". La raison véritable de son hésitation sans cesse croissante depuis deux mois à franchir les portes du musée.

     Arthémus se secoua, se força à oublier qu'il avait à nouveau mal dormi, l'esprit obnubilé par un certain tableau. Il rangea son vélo dans l'arrière-cour et sonna pour que son collègue déjà présent lui ouvre. Il détestait son prénom,  hommage posthume à un aïeul tombé au Chemin des Dames, et salua d'un sourire cet oubli au profit d'un pseudonyme qui possédait l'avantage de faire écho à une chaîne culturelle. Il s'entendait bien avec Yves. Au point d'avoir osé s'ouvrir à lui de l'étrange ressenti face à cette toile obsédante. Son collègue, étonné, avait avoué ne rien lui trouver de spécial sinon d'être aussi inintéressante que toutes les autres croûtes acquises récemment. A prix d'or naturellement ! A croire que la valeur marchande se devait d'être inversement proportionnelle à la qualité artistique des œuvres !

    Rien que le titre ! , avait soupiré son collègue de dépit. Farfelu ? Incongru ? Ridicule ? A déterminer ! L'œuvre, comment nommer autrement une pièce de musée ?, mesurait près d'un mètre de long sur soixante centimètres de large. Présentée à l'horizontale, suivant les directives de son créateur, elle ne révélait rien d'autre qu'un maelstrom de cotonneuses volutes grises spiralées les unes aux autres que traversait de part en part une fulgurance grise et bleue chapeautée de deux éclairs jaune électrique.

     Intrigué dès le premier jour bien qu'il n'ait encore discerné aucun caractère intriguant à la toile, Arthémus avait songé que le titre, pour si énigmatique qu'il soit, constituait peut-être un sésame pour la compréhension de l'œuvre, un message subliminal. Rentré chez lui, il s'était plongé dans l'encyclopédie, avait recherché sur l'Internet, tout ce qui se rapportait à l'Apocalypse. Aucune Micheline, grande ou petite, n'était citée. D'ailleurs, constat amer, les femmes étaient exclues de toutes les Apocalypse recensées. Comme d'ailleurs de toute divination depuis la lointaine Pythie de Delphes, confinées au seul exercice de la chiromancie. Aux mâles l'humanité, aux femmes les humains. Etrange égalité que celle prônée par la religion !

    Le seul élément de ses recherches, découvert au cœur de quelques textes apocryphes, pouvant se rattacher au tableau était la relation du phénomène sous la forme d'un déluge de fer et de feu. Encore fallait-il être doté d'une imagination particulièrement fertile pour envisager dans cette luminescence bleue et grise un quelconque déluge traversant un monde embrumé dans ces vortex ouatés !

 

     Arthémus se dirigea vers le vestiaire, évitant sciemment du regard la toile qui entretenait en lui un tel malaise qu'il envisageait très sérieusement depuis quelques jours de donner sa démission. Vingt-cinq ans pourtant ! Et sans véritable idée de ce qu'il pourrait faire d'autre ! Mais il sentait sa raison défaillante, sa volonté atteinte. Il se surprenait chaque jour un peu plus envoûté par la toile, perdu dans des rêveries traumatisantes.

    Tout avait commencé dès le prime regard posé sur l'œuvre. Une vive attirance mâtinée d'une prudente réserve. A l'image de ces fruits très tentants que l'on n'ose saisir en les sachant toxiques mais dont on sent le mouvement de la main vers eux irrépressible. La toile présentait pourtant une bien modeste facture. De l'art moderne. A rattacher à l'abstrait. Avec beaucoup d'indulgence ! Un magma gris, une inexplicable luminescence le zébrant, deux virgules de couleur vive. Et la totale impossibilité de voir au-delà de ce que figurait la toile !

     Malgré ce qui aurait du se révéler une complète inappétence pour un art qui lui semblait obtus, Arthémus avait consacré de plus en plus de temps à la contemplation de l'Apocalypse selon la Grande Micheline. Ce en dépit d'un malaise grandissant. De frissons alternant le chaud et le froid. De tempes enserrées et d'oreilles bourdonnantes. La toile, de jour en jour, était devenue une obsession. Au point d'y perdre le sommeil, sa bonhomie coutumière et jusqu'au goût de vivre. Il imaginait sans peine quelque maléfice lié au tableau, une force surnaturelle reléguant au loin les frontières de l'imaginable.

    Il jugeait cela d'autant plus déroutant que le tableau n'attirait personne. Les visiteurs passaient devant sans s'arrêter, l'abandonnant au peu d'intérêt qu'il méritait. Hormis toutefois un vieux monsieur, venu déjà à plusieurs reprises, qu'Arthémus s'était juré d'aborder. Un jour. Dès qu'il aurait terrassé son obsession.

     Il enfila son uniforme en se faisant la promesse de n'accorder aujourd'hui aucun regard à la toile. Qui diable était-il pour se laisser impressionner par un barbouillis dont un de ses petits-enfants aurait pu accoucher ! Et pour lequel il ne l'aurait pas félicité, lui pourtant si peu avare en compliments dès lors qu'il s'agissait des enfants de sa fille !

                                                                      *

 

    Réglementairement, le musée fermait ses portes à dix-neuf heures mais en cette saison, à peu que l'automne abdique, les salles étaient déjà vides une heure avant la fermeture. Les gardiens s'étaient adaptés à cette désertion prématurée du public au point de contourner le règlement et de ne laisser qu'à l'un d'entre eux le soin de clore l'établissement. Arthémus se retrouva donc seul ce soir-là. Pas inquiet cependant puisque la procédure consistait essentiellement à mettre l'une après l'autre les salles sous alarme. Manœuvres au demeurant assez simples.

    Il commença à s'acquitter de sa tâche. Rigoureux et mécanique. Pourtant, contrairement à ce qu'il s'était promis, il ne put se résoudre à traverser d'un pas vif et déterminé la salle où se trouvait l'Apocalypse, une nouvelle fois vaincu par ce phénomène que les psychiatres qualifient de fascination répulsion. Il se planta devant la toile. Se souvint du jour de sa réception et de la cérémonie qui avait suivi. En présence de l'artiste. Un certain Franck Vassius. Visiblement plus ému par les dix mille euros que lui avait rapporté l'œuvre que par l'hommage qu'on lui rendait. Le conservateur avait prononcé son laïus habituel. Déstructuration de l'homogénéité originelle. Irrépressible émotion de l'intrant spirituel. Plongée vertigineuse aux entrailles de l'émoi artistique.

    Facile de s'en souvenir ! Le conservateur les resservait à réception de chaque nouvelle œuvre. Des formules toutes faites d'une insondable vacuité dont l'inanité sautait aux yeux de tout le monde hormis à ceux de celui qui les prononçait à l'image de ce roi nu auquel personne n'osait avouer la vérité. Du parisianisme pur sucre. Ridicule en province quand bien même Perchanville se trouvait sur le trajet de la ligne Nantes-Paris. Personne ne se risquerait jamais à sauter du train en marche juste pour venir visiter le musée !

 

    Comme à chaque fois, Arthémus sentit un étau se mettre progressivement en place entre ses tempes tandis que ses oreilles commençaient à bourdonner et que tout son corps résonnait sous une sensation alternant le chaud et le froid. Les spirales gris sombre l'hypnotisaient, l'entraînaient vers des tréfonds inquiétants qu'il souhaitait pourtant pénétrer. La Vérité se cachait derrière ces impénétrables brumes, Arthémus en était persuadé. Quelle était-elle ? Là résidait la seule question importante !

 

    Lorsqu'il parvint enfin à s'extraire de sa pesante rêverie, Arthémus laissa échapper un soupir de dépit en constatant à sa montre qu'il était déjà dix-neuf heures passées. La toile avait encore eu sur lui son effet délétère, l'avait égaré dans les limbes de cauchemars éveillés dont il ressortait nauséeux et fourbu. Il avait bien pris conscience que le tableau cherchait une nouvelle fois à l'envoûter, à l'emprisonner dans ses méandres cotonneux pour mieux l'entraîner vers un monde inconnu. Vers un ailleurs qu'il ne souhaitait pas véritablement connaître. A quoi cependant lui servait-il d'être averti des choses puisqu'il ne savait pas y résister !

 

    Maugréant contre lui et… l'Apocalypse, Arthémus se hâta de mettre sous alarme la dizaine de salles qui ne l'étaient pas encore et quitta le musée par la porte livrant sur l'arrière-cour où l'attendait son vélo. L'air était piquant et tout chargé d'une bien désagréable humidité. Il se promit de pédaler fort afin de regagner au plus vite son appartement. Raisonnable résolution. Malheureusement incompatible avec la surprise qui le guettait au carrefour de Marquamau.

    Surprise tellement inattendue qu'Arthémus mit pied à terre. A sa gauche, chemin normal de son retour, la ville se découvrait, légèrement agitée par un petit vent frais. Sur sa droite, tout le paysage urbain disparaissait sous des nappes de brouillard d'une incroyable densité que le vent spiralait en épaisses volutes cotonneuses. La raison eut voulu… mais l'analogie avec l'Apocalypse était trop grande !

 

    Il abandonna son vélo contre un arbre et s'enfonça dans la poix. Il n'y voyait pas à un mètre. Distinguait à peine ses pieds. Très vite, ses tempes se serrèrent comme sous l'effet d'un étau et ses oreilles se mirent à bourdonner. Il continua néanmoins à avancer. Longtemps. Durant un temps que nul n'aurait su estimer. Il avait perdu toute capacité de perception et de conscience. Et ne distingua qu'à peine l'effroyable grondement qui monta soudain face à lui. Un fugace éclair jaune électrique constitua son ultime vision du monde. Il figurait la première victime… d'une longue série.

 

    Durant près de cinq ans, une vingtaine de personnes allaient ainsi disparaître dans de semblables circonstances, laissant les autorités compétentes totalement désorientées. Cette série n'aurait peut-être jamais pris fin sans le départ précipité du conservateur du musée. Un poste dans la capitale l'arrachait sans qu'il en conçoive le moindre regret à la quiétude de Perchanville. Son remplaçant, effaré par toute cette accumulation d'œuvres d'un goût douteux, entreprit un grand nettoyage par le vide et fit remiser au sous-sol un certain nombre des acquisitions de son prédécesseur… à commencer par l'Apocalypse selon la Grande Micheline.

    Curieusement, à dater de ce jour, plus personne à Perchanville ne disparut tragiquement… happé par le Train à Grande Vitesse… une fulgurance grise et bleue que chapeaute parfois un éclair jaune électrique.

 

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