Alternative

        

         

       Nouvelle dans l'ultime sélection au concours de la ville de Talange, un petit texte sur les mauvais choix, les dérapages. Et les regrets, les remords, les "si j'avais su !"... Mais le destin parfois organise des séances de rattrapage !

 

                                     Alternative

 

    La vie ressemble à une autoroute. À chaque bretelle un choix est offert, une option proposée. Et chacun pense, au moment de bifurquer, que le choix est le bon, que l'option est la meilleure.


   Et puis... et puis... la vie suit son cours; elle ne sait rien faire d'autre. Apporte parfois son lot de désenchantements, de regrets, de peines. Vient alors, comme le matin appelle le soir, le temps des remords, des si j'avais su. Les événements avérés se rejouent des centaines de fois dans les têtes, se parent de futurs plus beaux, de présents plus chatoyants.


    Mais la nostalgie n'est rien d'autre que ce qu'elle est: un baume inepte et inapte à panser les plaies ouvertes. Et l'on reste des heures, des jours, des semaines à ruminer de vieilles rancoeurs, à s'en vouloir d'être passé si près de devenirs aussi prometteurs.


    On se mortifie, on s'attermoie, on se lamente en silence mais rien n'y fait. La vie roule, coule ou roucoule mais ne regarde jamais en arrière. Alors, on s'accomode, on s'acoquine, on s'atrophie ou on s'adapte.
Parce que comment faire autrement?


    Marianne avait eu le temps de penser à toutes ces choses en montant, tremblante d'émotion, les cinq étages jusqu'à son appartement, contrainte d'emprunter les escaliers parce que bien sûr l'ascenseur était encore en panne.

    Serrées dans sa main droite, trois lettres craquelaient leur papier à chacun de ses pas. Sur l'une d'elles, les deux autres on s'en fout, elle avait reconnu l'écriture de François. Dix ans après, elle avait lu dans le délié des lettres, l'atrophie des "e" et la pompeuse majesté des majuscules la calligraphie de François.


    Le passé lui était revenu à la gueule plus fort et plus vite que les baffes que lui balançaient parfois l'autre gros con. Le mauvais choix.
    Mais d'un incommensurable mauvais! À se demander s'il avait bien su jouer le jeu ou si elle s'était montrée plus stupide que la moyenne.
    Un peu des deux sans doute.


     Jean-Claude avait l'air plus mûr. Et mûr, ça il l'était. Complètement!
    Et blond quand François était brun. Et grand alors que François était juste au dessus de petit. Et bien bâti lorsque François était plutôt frêle.
    Et elle, quelle gourde, qui avait pris tout ça pour des qualités! Négligé que François soit sentimental, empressé, attentionné et romantique au point qu'elle avait jugé cela ridicule.


    Elle avait donc fait le choix d'épouser Jean-Claude. Lui, c'était plutôt Rome antique. Maître et esclave, tyrannie et servitude, coups de fouet et bouche à taire sous peine de deuxième couche, de rab de baffes dans la face.
    Une chance encore qu'ils n'aient pas eu de gosses. Même si c'était peut-être ça qui l'avait rendu méchant, bilieux, acariâtre. Mais, dans le doute, préférable qu'il n'y ait qu'un soumis par barbare, ça limitait la casse.


    Partir? Elle y avait songé. Mais pour aller où? Et quoi y faire? Et puis, où qu'elle soit allée, il l'aurait retrouvée! Pas folichonne la perspective!


    Marianne songea un moment planquer la lettre. N'importe où. Dans sa culotte tiens! Ça faisait un long moment qu'il n'y aventurait plus ses sales pattes. Aucun regret à ce sujet.
    Mais non, il fallait jouer franc le jeu. Mentir, elle avait pas appris. Et l'autre animal, là, derrière la porte, il savait lire sur son visage tout ce qu'elle essayait de taire. Les rares mensonges qu'elle avait osés jusque là, elle les avait payés par des bleus et soignés à l'arnica.


    Lorsqu'elle pénétra dans l'appartement, elle sentit au regard hargneux posé sur elle qu'elle avait fait le bon choix. Sans prononcer un mot, des fois qu'un gentil se serait égaré dans sa bouche, il lui arracha le courrier de sa grosse main velue dont elle avait perdu la mémoire des caresses.
    Il tiqua sans faire de commentaire en découvrant la lettre à son seul nom adressé. Délaissant les deux autres, il l'ouvrit maladroitement avec des gestes brusques et empressés, un peu à l'image de sa façon d'aimer.


    Tout le temps qu'il lisait, Marianne s'occupa à des riens, sans aucune nécessité et en le surveillant du coin de l'oeil. Selon ce que François mettait dans sa lettre son matricule risquait d'en prendre pour son grade. Elle tenait déjà ses bras prêts à parer les coups.


    Elle fut toute étonnée lorsqu'il jeta la lettre sur la table de la cuisine en éructant d'un ton rogue:"Tiens! C'est de ton ancien fiancé! Le moins qu'on puisse dire c'est qu'il t'a pas gardée dans son coeur! C'était pas la peine de gaspiller du papier pour écrire ça!".


    Sans donner l'impression de se précipiter, Marianne s'approcha de la table, vérifia d'un coup d'oeil qu'il ne la surveillait pas et s'empara de la lettre.

    Après l'avoir lu, relu, puis lu une troisième fois, elle ne put s'empêcher d'écraser une larme.
    Elle entendit aussitôt éclater dans son dos le rire sardonique de Jean-Claude.
- Tu t'attendais à quoi? Une demande en mariage?, rugit-il en se frappant la cuisse du plat de la main.
- Tout compte fait, j'aurais peut-être préféré, l'assassina-t-il. Ça m'aurait bien débarrassé!


   Enfin de retour! Tant d'années loin d'ici où je n'ai cessé de penser
  au charme des saisons, à l'animation des villes, mais pas une seconde
  à toi, à cette immense et terrible douleur dont j'ai souffert par ta faute
  mais qui, tant mieux, est définitivement guérie, à jamais abolie.

  La vie a été tendre avec moi, m'a malgré tout souri et, fortune faite,
  je reviens d'Afrique pour un temps très court dans cette maison où,
  comme promis, je viens chercher mes racines, ma jeunesse, retrouver
  les lieux où j'ai grandi, joué, aimé. Revoir une dernière fois cette ville,
  celle que j'ai toujours aimée malgré la distance qui m'en séparait.
  La vie sous les tropiques manque cruellement d'animation

  Je ne sais pas trop ce que tu deviens. Pour être vraiment honnête,
  je m'en fous complètement, tu t'en doutes. Mes parents, eux seuls,
  c'est l'unique chose vers laquelle sont allées toutes mes pensées.
  Ils sont décédés et plus rien désormais ne m'attache en ces lieux.

  J'ai appris par des voisins ton mariage avec Jean-Claude, une page
  est vraiment tournée. J'ai presque vendu la maison familiale, il me
  reste à écrire, nanti de ma plus belle plume et sans calculer le passé,
  aux services municipaux afin d'obtenir le nécessaire relevé cadastral.

  Bientôt, le 5 août pour être précis, je me rendrai à Carcassonne où
  aura lieu la fête votive, la plus joyeuse, la plus somptueuse de l'année.
  Avant de partir à jamais, j'attendrai, jusqu'au petit matin s'il le faut,
  que la fête se termine. Sans absolument regretter qu'il soit impossible
  que tu viennes me rejoindre comme tu aimais à le faire autrefois.
  Chenille, chevaux de bois, manèges, autos tamponneuses seront au
  rendez-vous comme d'habitude à la sortie est de la ville.

  Te souviens-tu de ce spectacle marrant quand le gars criait à la fin:
  "Argent, amour, bagnole? J'ai tout ça désormais, on peut se barrer!!!"
  Je l'ai revu à Sète il n'y a pas longtemps avec une nouvelle troupe.
  Vivement qu'arrive ce 5 août, il me tarde de partir. En attendant,
  salue ton mari de ma part, Je ne vous reverrai pas. Rêve-t-il encore
  de se tirer d'ici? Je pense à toutes ces belles choses qui m'attendent.


                                Amicales pensées.

                                                      François.



    Lorsqu'il se réveilla, le 6 août au matin, Jean-Claude fut surpris que le café ne lui vienne pas au lit après avoir aboyé trois fois pour que Marianne le lui amène. Il se leva en pestant. La main le démangeait.

    Au même instant, dans la voiture qui l'enlevait pour une direction inconnue, Marianne regardait le profil de François. Il n'avait pour ainsi dire pas changé. Quelques cheveux blancs aux tempes et le teint tanné par le soleil. C'est tout.
    En posant la main sur la sienne occupée par le levier de vitesses, elle ne put s'empêcher de penser à Jean-Claude et à sa réflexion concernant François le jour où était arrivée sa lettre: "Pauvre type! Il lui manque une case sur deux!".

    Elle ne chercha pas à réprimer le sourire qui vint fleurir ses lèvres. Il n'était pas passé loin dans son jugement. Il ignorait que lorsque François et elle s'écrivaient, avant que la vie ne les sépare, ils utilisaient un code pour conserver vis à vis de leurs parents une certaine neutralité dans leurs échanges épistolaires.

    François s'en était souvenu. Et elle aussi. Avait découvert dans sa lettre tout ce qu'elle n'aurait jamais espéré y trouver mais qui pourtant s'y cachait, écrit une ligne sur deux.




3 votes. Moyenne 5.00 sur 5.

Ajouter un commentaire
Code incorrect ! Essayez à nouveau