A la croisée des chemins

        Un texte qui s'est vu primé et édité aux éditions Bord du Lot en compagnie d'une douzaines d'autres auteurs. Paradoxalement, cette nouvelle a été écrite il y a plus de trente ans comme quoi la patience est une vertu précieuse !

 

 

   Un dimanche d'avril, qu'un soleil frileux tentait vainement d'égayer, mon père et ma mère franchirent à pied les quelques centaines de mètres qui séparaient leur maison de celle de mes grands-parents.. Ma mère, frileuse, se serrait contre la carcasse épaisse de mon père. Sur les renforts de la montagne exposés au Nord, quelques larges plaques de neige jouaient sous la lumière. L'hiver aime s'accrocher dans le Jura. Il s'y plaît , y prend ses aises. Seules quelques touffes de primevères, jetant çà et là les éclairs colorés de leurs pétales, laissaient espérer son proche trépas.

 

    Durant plus d'une heure, mon père s'ingénia à faire pivoter ma mère en tous sens pour la présenter de profil. Il eut enfin la récompense de ses efforts.

- Mais dis donc Aline ! Tu n'aurais pas grossi ?, s'étonna ma grand-mère.

    Mon père, qui trépignait d'impatience dans l'attente de ce moment-là, s'exclama : "Vous y avez mis le temps ! Figurez-vous qu'on vous a mijoté une petite surprise pour la fin de l'année ! Bientôt, on pourra vous appeler mamie Paulette !".

 

    Ma grand-mère les regarda à tour de rôle. Elle n'osait croire à la bonne nouvelle. Mais, devant leur sourire satisfait et complice, elle s'élança vers ma mère pour l'étreindre de ses gros bras de paysanne.

- C'est bien vrai ma fille ?, lui demanda-t-elle, refoulant avec peine la larme qui lui becquetait le coin de l'œil.

- Arrête ! Tu m'étouffes !, s'écria ma mère en riant. La naissance est prévue pour fin octobre !

 

   Une intense émotion noua les deux femmes, partagée à un degré moindre par mon père, plus retenu dans l'expression de ses sentiments. Tous trois se regardaient néanmoins avec un large sourire, à l'égal de compères savourant par avance le bon tour qu'ils s'apprêtent à jouer.

    Seul Grand-père, assoupi dans son fauteuil ne participait pas à la fête.

 

- René !, cria ma grand-mère en lui secouant le bras.

     Il entrouvrit les yeux. Émergea de son sommeil dans une difficulté extrême.

- René !, répéta-t-elle. Aline et Jacques attendent un petit ! Pour la fin octobre ! Un petit !

     Elle criait pourtant. Mais dut s'y reprendre à trois fois avant que Grand-père ne comprenne. Il s'était tant usé aux champs que la vieillesse l'avait assailli de toutes parts. Très vite. En l'espace de cinq ans, elle avait dénaturé un solide paysan jurassien en un homme abattu, dur d'oreille et perclus de rhumatismes. Sans compter le reste!

    Mes parents parlaient souvent des larmes qu'il avait tenté de cacher lorsque sa dernière vache avait déserté l'étable, l'assignant de manière notoire et définitive au rang de retraité. Quelque chose en lui s'était éteint ce jour-là. Un grand bout de sa vie s'en était allé derrière la bétaillère. Fuyant sans se presser, bien au-delà de Poligny. La maladie s'était alors réveillée. Un vieil adversaire de trente ans. Contre lequel il ne luttait plus. Ce feu qui lui dévorait les poumons se nourrissait de son désarroi. Avec sa dernière bête s'était évanouie l'envie de continuer le combat.

     A ses pires moments, il commençait à perdre la tête.

 

 

    Quand il eut enfin compris ce que ma grand-mère s'efforçait de lui expliquer, il se redressa en grimaçant et sourit doucement à mes parents.

- J'en suis bien content pour vous deux !, dit-il. C'est une grande nouvelle !

    Son sourire se figea sur ces mots. Se mua en grimace. Baissant les yeux vers le plancher, il ajouta : " Hélas! Parti comme me voilà, je ne serai pas là pour voir arriver ce petit ! Hélas !".

   Tout le monde se récria, lui reprocha de dire des bêtises pareilles. Chacun savait pourtant que son état ne portait guère à l'optimisme. Mais certaines paroles doivent être tues. Le malheur sait faire son chemin tout seul; inutile de le convoquer.

 

    Mes parents redescendirent en fin d'après-midi vers leur maison, située plus au cœur du village. Ils allèrent d'un pas pressé. La bise, dégringolée de la montagne, pinçait douloureusement les chairs au-travers des vêtements.

    Plus après, tandis qu'il refendait du chêne pour garnir le coffre accolé à la cheminée, mon père laissa glisser son regard jusqu'à la ligne de crêtes qui bleuissait au soleil mourant. On ne distinguait déjà plus les hautes silhouettes des sapins et le vert de la forêt épousait celui des prairies plus en contrebas dans la vallée. La nuit prenait possession du paysage, le nimbait d'un voile sombre et uniforme. Saisi d'une soudaine mélancolie, il songea que plus jamais peut-être il n'irait courir la campagne avec son beau-père. Finies les tirasses tendues pour piéger les cailles ? Finies les cueillettes de girolles, d'helvelles ou de trompettes ? Finies les longues heures de traque pour capturer la truite sauvage dans l'eau pure des rivières chantant le froid de la montagne ? Devrait-il trouver un nouvel acolyte pour revivre ces plaisirs qui, si simples soient-ils, forment l'essence même d'un bonheur facile à attraper?

 

    Il appréciait son beau-père. Voyait en lui un être bon et chaleureux, dissimulé sous un abord rugueux. A l'unisson de la plupart des hommes de ce village de basse montagne. Il l'avait adopté, lui, l'ouvrier, le natif de Lons, cette ville trop grande, trop hostile pour ces habitués des grands espaces. Il s'avoua que vivre au sein d'un cadre aussi serein valait bien le sacrifice des minutes passées sur la route, matin et soir, pour se rendre au travail.

    Il remplit son panier à bois, jeta un dernier regard aux crêtes que la lune naissante repeignait d'un bleu diaphane puis enfonça sa hache dans le billot.

    La chaleur à l'intérieur de la maison dissipa sa mélancolie.

 

                                                              *

     Mai se présenta timidement, trahi par les renoncules, les muscaris et les narcisses qui parsemaient les prairies de touches de couleur. Le soleil se cachait moins derrière les nuages et faisait renaître les ombres. Les ultimes preuves de l'hiver fondaient avec le redoux. Les rivières s'enflaient d'une eau glacée qui cascadait sa joie d'être enfin libérée de sa prison de montagne. Le village retentissait des clarines accrochées au cou des vaches ravies de renouer avec leurs pâtures. Elles traversaient les rues d'un pas décidé, claquaient ferme leurs sabots sur le goudron des routes. Nul ne s'offusquait des traces odorantes qu'elles abandonnaient derrière elles, preuve tangible du retour des beaux jours.

 

     Ma mère s'occupait de son petit jardin. Sans forcer toutefois. Elle binait, ratissait et sarclait, raide comme un piquet. Ou plantait et désherbait, accroupie au plus près du sol.

      Le dimanche précédent, toute la famille avait partagé la tourte préparée par le boulanger du village. À l'intention de toute future mère, comme le voulait la tradition. Grand-père ne toussait presque plus. L'air sec le soulageait. Il continuait cependant à perdre la notion des choses. De plus en plus souvent.

      Chacun s'efforçait malgré tout de croire en sa possible guérison.

 

                                                              *

    A l'orée de juin, les premières cerises rosirent de bonheur. L'été palpitait derrière les drupes rouges. Cela se trahissait certains jours par d'énormes bouffées de chaleur drainées par ce fripon de vent du Sud, témoins à charge du meurtre de l'hiver. Le soir, plus aucun panache de fumée ne troublait l'air limpide qui ceignait le village.

 

     Groupées sur la petite place où trône la modeste église du XV°, les quatre boutiques du village gardaient leurs portes grandes ouvertes à présent. Les rues bruissaient des conversations retrouvées au grand air. Le soir, quelques chaises sortaient sur les perrons et, entre voisins, d'aimables propos roulaient sur tout et rien. L'humeur était au beau.

 

      Ma mère ne venait plus au jardin qu'à la fraîche du matin et le soir à cette heure où le soleil rougeoie et embrase le ciel. Elle appréciait cet instant quand l'air encore empli de mille senteurs subtiles conserve pour un moment encore les rémanences nées de la chaleur du jour. Le reste du temps, elle s'activait mollement au-dedans, s'arrêtait parfois pour écouter par la fenêtre ouverte piailler les oisillons dans les arbres alentour. Le clocher du village rythmait les heures. Le son de la lourde cloche de bronze semblait plus primesautier qu'en hiver.

 

     Mon père rentrait fatigué. Un peu par les trajets, beaucoup par le travail. Il se débarrassait vite de ses vêtements d'ouvrier pour une tenue plus légère après sa douche. Puis s'asseyait alors sous la tonnelle du jardin qu'une glycine noueuse parait de mauve. Il restait là, immobile, reposait son corps du fracas de l'usine. D'un oeil amusé et attendri, il regardait s'arrondir le ventre de sa femme. Parfois, il s'abîmait dans la contemplation des montagnes. Jamais elles ne revêtaient le même aspect d'un soir sur l'autre. Un vol de bernaches ou de colverts zébrait quelques fois le ciel de son V cancanant.

 

    A la fin du mois, un orage terrible gronda sa colère. Il plut d'abondance tout au long de la nuit. Au petit matin, sous le soleil renaissant, la terre exhala des odeurs enfouies dont beaucoup avaient oublié les fragrances.

 

    Le lendemain, Grand-mère dut appeler le médecin. Grand-père souffrait le martyre. Une toux rauque et caverneuse lui ravageait le corps. Le docteur se voulut rassurant. Il ne voyait là qu'une petite alerte, réveillée en grande partie par l'humidité amenée par l'orage."Après une bonne semaine de piqûres, il n'y paraîtra plus !", promit-il à Grand-mère en lui serrant l'épaule d'un geste chaleureux.

     Trente ans passés à exercer au village avaient créé des liens indéfectibles.

 

 

 

     Lorsque mes parents montèrent le soir pour prendre des nouvelles, Grand-père venait de se lever. Sa respiration demeurait oppressée mais le gros de la crise était passé. Il réussit cependant à faire pleurer Grand-mère en décrétant : "Décidément, il est dit que je ne le verrai pas ce petit !".

    Et il chanta la même chanson à tous ceux qui vinrent s'enquérir de sa santé. Mélancolique litanie qu'allumaient en son cœur les lourds nuages gris qu'il voyait, au travers des carreaux, rouler leur colère vers un levant bien triste.

 

                                                               *

    Juillet, cette année-là, se montra impitoyable. Une chaleur accablante plongea la campagne sous une torpeur pénible à supporter. La nature gardait le silence sitôt que le soleil attrapait le haut du ciel. Pas un chant d'oiseau. Aucun bruit autour des mares. Hommes et bêtes se traînaient d'ombre en ombre. Cet état léthargique ne s'évanouissait qu'à la nuit que les hannetons envahissaient de leurs chants d'amour incessants.

 

     Mon père avait enfermé tous les outils de jardinage dans la petite cabane au fond du potager. Il conservait la clé sur lui. Refusait que ma mère se fatigue au jardin, préférant s'en occuper lui-même au retour du travail. Quand Grand-mère eut vent de cette décision, elle rit doucement et fit remarquer que, de son temps, les femmes ne s'arrêtaient qu'une journée pour accoucher. Dans le meilleur des cas !, précisa-t-elle.

     Elle était néanmoins heureuse de la prévention de son gendre à l'égard de sa fille.

 

    Grand-père, quant à lui, se portait à merveille. Il avait retrouvé tout son allant et parlait du baptême de son petit-fils -pas une seconde il pensait concevable la venue d'une fille- comme d'un événement auquel il assisterait.

     Trois jours durant, il avait prêté la main à ses voisins pour rentrer les derniers foins. Le cul calé sur le siège du tracteur, son grand chapeau de paille enfoncé sur la tête.

 

     Mon père reprit espoir de leurs errances automnales. Paniers à remplir et gibecières à garnir. Grand-père savait le terrain mieux que lui. De leur binôme d'"aventuriers", grand-père figurait le guide, mon père l'exécutant.

 

     Lors de la fête votive, célébrant la St André, tous les villageois présents, auxquels s'étaient joints quelques touristes adeptes précurseurs du tourisme vert, purent goûter au talent de conteur amuseur de Grand-père. Il régala la compagnie de quelques récits épiques, à la véracité parfois douteuse, où triomphait toujours le bon sens paysan et où l'on tournait en dérision l'imbécile obstination dont font parfois preuve les technocrates pour régler, du fond de leurs bureaux, des problèmes dont ils souffrent à saisir tant les tenants que les aboutissants.

    Et chacun de rajouter un détail, de narrer une anecdote. L'air suffocant n'empêchait pas les participants de s'amuser aux dépens des citadins, se vengeant sans méchanceté des brocards endurés tout au long de l'année par les habitants de ces campagnes dites profondes, du bout des lèvres et pour rester poli.

     C'était leur heure de gloire, célébrée dans la communion de leurs rires unis. Etrangement, Grand-père ne souffrait pas de la chaleur. Chacun s'en étonnait. Même son médecin.

 

                                                               *

     Août quitta le calendrier sans qu'on y prête attention. Septembre s'engouffra dans la brèche en catimini. Il renvoya sur les chaises des deux salles de classe la trentaine d'enfants que comptait encore le village. Pour dissiper les éventuels regrets empreints de nostalgie, le ciel se voila à nouveau. Les nuages revenaient de vacances et reprenaient dans la peine leur travail de nuages.

 

     Le jardin dépérissait doucement. Les feuilles commençaient à se ratatiner et les légumes souffraient le martyre pour arriver à maturité. Ma mère ne songeait même plus à tenter d'y œuvrer. Une main soutenant son ventre, l'autre soulageant son dos, elle se mouvait à pas comptés. Elle pestait encore de temps à autre contre les mauvaises herbes qui profitaient de sa faiblesse pour proliférer, mais c'était manière de dire.

 

    Le village, déserté par les derniers visiteurs, ressuscitait peu à peu à son calme habituel. Quelques cheminées panachaient déjà le ciel tandis que dans les bois les arbres saluaient de leurs ramures leurs locataires ailés partant chercher d'un vol pressé des cieux au climat plus propice. La pluie repeignait de vert tout le paysage jauni par la chaleur de l'été. Les portes se fermaient tôt le soir et les chaises ne quittaient plus les maisons.

 

     Grand-mère dut recourir deux fois au médecin au cours du mois. Celui-ci devenait pessimiste. Il avait conseillé à Grand-père un petit séjour à l'hôpital afin de suivre un traitement. Il n'avait, bien sûr, rien voulu savoir. Comment ce docteur pouvait-il imaginer que lui, ancré à son coin de terre, abandonne derrière lui femme, famille et maison, pour une chambre d'hôpital impersonnelle ? Un monde gris, hostile et inconnu !

 

     Les visites de mes parents se firent quotidiennes. Comme autant d'encouragements à rester le plus longtemps possible. Au moins jusqu'à la naissance du bébé ! Après, il serait toujours temps de partir !

     Grand-père, désormais, conservait le lit. Agité de violentes quintes de toux, il reconnaissait moins facilement son monde. Il confondit même mon père avec le médecin et lui répéta tout un après-midi avec une ténacité infantile qu'il n'irait pas à l'hôpital.

     Ma mère et Grand-mère pleuraient en silence. Se soutenant. Il n'y avait pas moyen de lui faire entendre raison.

 

                                                                *

    Octobre fit une arrivée fracassante. Un violent orage de grêle ruina en moins d'une heure les trois-quarts du vignoble d'Arbois. Cette ultime colère estivale sonnait la reddition définitive des beaux jours. En un rien de temps, les hirondelles se groupèrent en rangs serrés sur les fils électriques. Interminable clavier qui partit bien vite répéter ses gammes vers les lointaines terres d'Afrique. Les gelées blanches fustigèrent les rares fleurs qui osaient encore un peu de gaieté dans le paysage.

     Le froid, triomphant, redescendit de sa montagne. Les arbres s'habillèrent de mille couleurs, déclinant la gamme de l'or au brun en passant par le roux, le jaune et l'ocre. Les feuilles résistaient ardemment à la bise cinglante, n'abdiquaient qu'à bout de forces. Se laissaient glisser à terre dans un dernier tournoiement de vie. Les vaches regagnaient leurs étables pour la nuit. Leurs sabots claquaient triste à présent.

 

      Ma mère passait le plus clair de son temps assise dans le fauteuil au coin de la cheminée. Des heures durant, elle regardait par la fenêtre le ciel rouler au sud sa certitude de pluie et pensait à Grand-père. Tous les soirs, après sa journée de travail, mon père passait la prendre et ils montaient ensemble prendre des nouvelles.

      Mon père roulait à faible allure pour la préserver des cahots de la route.

 

      Depuis une quinzaine de jours, Grand-père ne s'était plus levé. Sa toux devenue rauque, déchirante, rappelait le raclement du sabot sur la pierre. Son corps épuisé implorait le repos après chaque quinte. Il ne retrouvait raison et conscience qu'à de rares occasions. Tous les amis et voisins venus lui rendre visite comprenaient qu'il n'en avait plus pour très longtemps. Beaucoup s'en repartaient, écrasant une larme, persuadés ne plus le revoir en vie. Torturés par ses souffrances, blessés de voir la maladie si vite triompher.

      Lorsque Grand-père parvenait à parler, profitant d'un répit de son mal, il divaguait. Il s'enquérait de nouvelles d'amis depuis longtemps disparus. Il mélangeait tout un chacun. Il demandait à Grand-mère si elle lui avait préparé son goûter pour l'école, la suppliait de ne pas dire à son père qu'il avait préféré courir les bois plutôt que de nourrir les poules. Grand-mère essayait de cacher son chagrin, passait les journées à lui tenir la main. Le guidait, soutien fidèle, dans son combat perdu d'avance. Les nombreuses visites soulageaient son désarroi sans toutefois atténuer sa peine.

       Dans ses très rares instants de lucidité, Grand-père relevait la tête, la fixait d'un œil morne et éteint et, pleurant doucement, lui répétait sans cesse : "Ma pauvre vieille ! Quel souci je te donne !".

 

      Une sale nuit, alors que le mois se mourait, le téléphone sonna très tôt le matin. C'était le docteur. La maladie venait d'avoir raison de Grand-père.

     Sans attendre, mes parents partirent réconforter Grand-mère. Bien que celle-ci se soit faite à l'idée que Grand-père touchait à son terme, elle ne pouvait retenir ses larmes.

- C'est lui qui avait raison !, soupirait-elle entre deux sanglots. Il n'aura pas vu naître le petit !

 

     Deux jours plus tard, sous un froid soleil d'automne, on portait Grand-père en terre. Dans notre petit village, ancré au cœur du Jura, les traditions sont encore bien respectées. Elles maintiennent notre identité. Ainsi, la coutume veut que la famille suive le convoi mortuaire, à pied, de l'église au cimetière. Le chemin n'est pas long. Cinq cents mètres à peine ! Mais, dans l'état physique et moral dans lequel se trouvait ma mère, mon père refusa qu'elle marche si longtemps. Tout le monde réuni, une bonne centaine de personnes, admit le bien-fondé de cette entorse à la règle et jugea plus prudent qu'elle accompagne Grand-père à l'arrière du funeste véhicule qui convoyait le cercueil.

 

     Et c'est là, sur ce chemin cahoteux qui mène au cimetière que je crus judicieux de venir au monde, dans le fourgon qui conduisait mon grand-père vers son ultime refuge.

     Nos âmes se frôlèrent sans que nous nous voyions, éternelle et cruelle dualité de la vie que l'on nous donne et de la mort qui nous prend.

 

 

 

 

 

2 votes. Moyenne 5.00 sur 5.

Commentaires (3)

1. Carlos (site web) 26/04/2013

Tout simplement magnifique, j'en ai les larmes aux yeux ! Bravo.

2. ericgohier (site web) 27/04/2013

Un grand merci pour ce commentaire on ne peut plus chaleureux

Ajouter un commentaire
Code incorrect ! Essayez à nouveau